Œuvres ouvertes

Le marchand de journaux moustachu allait et venait devant sa boutique, le portable collé à l’oreille :
Cela me fait plaisir de t’entendre, après tant d’années… ça fait combien de temps ? …vingt-cinq, trente ans ? …eh oui on n’est plus tout jeunes toi et moi ! … tu sais, j’ai beaucoup souffert après mon mariage… perdu mon indépendance … beaucoup souffert… mais maintenant je suis heureux… et toi, tu fais quoi maintenant ? …tu as des enfants ? … ah oui ? ….et le plus grand fait des études de commerce ? ….tu (...)

L’époque était terne, nous en étions conscients. Jamais autant d’hommes et de femmes n’avaient cherché refuge dans les alcools et les drogues. Même ce qui paraissait le plus inoffensif pouvait provoquer une accoutumance tout à fait nocive. Ainsi des journaux, dont la plupart, sur divers supports électroniques, étaient devenus gratuits. Chacun pouvait se connecter à son journal préféré, choisi en fonction de différents goûts ou mœurs (les choix politiques ne jouant plus un très grand rôle). Voulait-on lire (...)

Il lui semblait certains jours qu’il ignorait le sens des mots, parfois des plus simples. Lorsqu’il cherchait à en définir quelques-uns au hasard – les premiers qui lui traversaient l’esprit –, il lui arrivait de recourir à un dictionnaire, sans pour autant se satisfaire des définitions qu’il y trouvait. Le sens profond de chaque mot recherché lui échappait, et s’il écrivait ensuite, c’était pour, à travers mille hésitations, tâcher de révéler la vie instable et infinie de sa propre langue, qu’il ne (...)

Rester assis là au bord du champ était pur bonheur. Il y avait d’autres enfants. Des femmes déterraient puis ramassaient des pommes de terre. L’après-midi s’achevait calmement, au milieu d’une petite troupe de gens familiers, mais qui n’étaient pas des siens. Le soir allait commencer, mais la lumière était encore vive. Le champ était bordé d’arbres ou de haies formant un minuscule monde clos, inaccessible.
Elle arriva en solex, avertissant de l’arrivée des parents. Et elle mit l’enfant sur le (...)

L’auteur dont les écrits étaient toujours inachevés et les matériaux offerts aux yeux de tous allait par les rues et s’arrêtait devant les chantiers de la ville. Il contemplait pendant de longues heures les travaux des ouvriers, observait leurs gestes parfois maladroits, engourdis qu’ils étaient par le froid de l’aurore.
Parfois, il prenait quelques notes, tout en restant silencieux. Il aurait bien voulu questionner le chef du chantier, mais s’en abstenait, préférant imaginer l’évolution des travaux (...)

Il arrivait ce qui devait arriver. A force de fréquenter ces gens, son langage s’était dégradé, et sa perception du monde avec lui. Il s’amusait à leurs jeux, plaisantait librement avec eux, faisait partie de leur groupe, et chacun de ses mots en était atteint. Certains disparaissaient, d’autres surgissaient, parfois surprenants.
Oh, ce n’était pas des mots vulgaires. Au contraire, c’était des expressions savantes, rares, qui le coupaient de son ancien monde. Elles concernaient différents jeux de carte (...)

Fragment d’un ensemble à paraître aux éditions publie.net