Œuvres ouvertes

L’allégorie romantique

parution d’un numéro de la revue Romantisme consacré à l’allégorie au dix-neuvième siècle

J’en parlais il y a tout juste deux jours à propos de Novalis. Le numéro est arrivé ce matin de l’imprimerie, je donne plus bas le sommaire et les deux premières pages de mon article intitulé "L’allégorie romantique".

 

L’allégorie selon Goethe et Schelling


C’est en Allemagne, au tournant des dix-huitième et dix-neuvième siècles, qu’apparaît la fameuse distinction entre symbole et allégorie. Dans son livre Théorie du symbole, Tzvetan Todorov a retracé le surgissement et le développement de cette dichotomie, en montrant que le premier à l’avoir défendue était Heinrich Meyer, historien et ami de Goethe, et ce en 1797, la même année où ce dernier l’évoquait en des termes qui sont restés célèbres parce qu’ils exprimaient la préférence du poète pour le symbole.

Rappelons rapidement cette distinction qui a fait date : « Il y a une grande différence selon que le poète cherche le particulier en vue de l’universel ou voit l’universel dans le particulier. De la première manière naît l’allégorie, où le particulier vaut uniquement en tant qu’exemple de l’universel ; la seconde correspond cependant à la véritable nature de la poésie, elle énonce un particulier sans penser à l’universel ou en y renvoyant. Celui qui comprend ce particulier de manière vivante recueille en même temps l’universel, sans s’en rendre compte, ou seulement après-coup » . Goethe se place ici en partisan du symbole, opposé à Schiller, rangé du côté de l’allégorie. Cette dernière est dévaluée par Goethe qui voit en elle une simple illustration d’un concept (Begriff), de telle manière que l’esprit est entièrement tourné vers l’universel (le « représenté »), perdant ainsi le particulier qui ne sert que de « représentant ». Avec le symbole au contraire, l’universel passe au second plan ou est comme enveloppé dans le particulier sur lequel se concentre l’attention. C’est à travers une intuition de l’objet que se dévoile le sens du symbole, tandis que dans l’allégorie la signification est clairement donnée, sa face sensible n’ayant pas d’autre fonction que de transmettre immédiatement un sens. En cela, le symbole chez Goethe est du côté de la vie et de la nature, tandis que l’allégorie en serait exclue, ne s’adressant qu’à la seule intellection coupée des beautés particulières du monde.

C’est donc autour des notions opposées particulier/universel que se construit l’opposition goethéenne entre symbole et allégorie. Plus proche des romantiques d’Iéna pour les avoir fréquentés, Schelling consacre plusieurs pages de sa Philosophie de l’art (1802) à la même dichotomie, mais en y intégrant une notion qui le rattache très nettement à l’esthétique du romantisme allemand des frères Schlegel et de Novalis. Schelling n’oppose pas en effet le particulier à l’universel, mais le particulier à l’infini.

S’agissant du symbole, Schelling, dans la Philosophie de l’art, est très proche de Goethe lorsqu’il écrit : « La représentation de l’Absolu dans l’indifférence absolue de l’universel et du particulier dans le particulier n’est possible que symboliquement » . Comme chez Goethe, l’universel est présent dans le particulier qu’est la face sensible du symbole, mais il se confond totalement avec lui, il n’est pas extérieur à lui. L’allégorie au contraire se caractérise par le passage du particulier à l’universel qui est contemplé (angeschaut) à travers le particulier. Dans la Philosophie de l’art, Schelling fait de l’allégorie la figure propre au christianisme, et évoque à son sujet un passage du fini à l’infini. Le fini n’étant rien en lui-même, il n’existe qu’à travers un infini qui lui donne une signification : tandis que le symbole est expression de l’infini dans le fini, l’allégorie ouvre toute forme finie à un infini qui lui donne sens.
Qu’il s’agisse de Goethe ou de Schelling, on voit que leurs réflexions respectives sont travaillées soit par la proximité d’une autre figure contemporaine – pour le premier, celle de Schiller -, soit par celle d’un mouvement de pensée – le romantisme allemand pour le second –, et qu’ils essayent tous deux de rattacher plus ou moins directement une esthétique de l’allégorie hantée par la question de l’infini à une attitude religieuse qui en découlerait immanquablement. Goethe et Schelling se rejoignent dans leur affirmation du symbole comme propre de l’art, et excluent du domaine de leur esthétique l’allégorie, qui serait en somme un héritage du christianisme, fût-il artistique.
La question se pose toutefois de savoir quel emploi les romantiques allemands firent de la notion d’allégorie, eux qui, dans un premier temps, surtout Friedrich Schlegel, la distinguèrent de son passé chrétien, afin d’en faire un concept philosophique à part entière. Réussirent-ils à séculariser cette figure pour l’intégrer à leur propre esthétique, malgré les avertissements de leurs éminents contemporains ?

© Laurent Margantin _ 2 juillet 2011

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