Œuvres ouvertes

La Main de sable : présence

Chaque jour, le vieil homme arpentait les bords du fleuve. Il marchait penché sur une canne, portant des lunettes noires, et jamais je ne vis ses yeux qu’il levait parfois vers le ciel, à la recherche de je ne sais quel détail inaperçu par le commun des passants.
Sa démarche était celle d’un crabe précautionneux, attentif au moindre de ses pas. Se promenait-il, ou meublait-il les journées, incapable de rester tranquille chez lui ? En vérité, il n’avait guère l’allure du promeneur, dont la (...)

Chaque jour, le vieil homme arpentait les bords du fleuve. Il marchait penché sur une canne, portant des lunettes noires, et jamais je ne vis ses yeux qu’il levait parfois vers le ciel, à la recherche de je ne sais quel détail inaperçu par le commun des passants.

Sa démarche était celle d’un crabe précautionneux, attentif au moindre de ses pas. Se promenait-il, ou meublait-il les journées, incapable de rester tranquille chez lui ? En vérité, il n’avait guère l’allure du promeneur, dont la caractéristique principale est l’insouciance. Lui semblait davantage inspecter le monde qui l’entourait, vérifiant que les choses étaient bien à leur place, que rien n’avait bougé depuis la veille, comme s’il avait été en charge du décor de la ville.

J’avais vu l’homme pour la première fois chez la femme qui le logeait. Celle-ci me raconta qu’il avait été bien malade et avait dû être hospitalisé. Pendant plusieurs semaines, on ne le vit pas dans les rues de la ville. Alors le vent souffla si fort qu’on crut à la venue imminente d’une tempête pouvant tout emporter. La roseraie qui longeait la bibliothèque dépérit en quelques jours. Les chiens n’aboyaient plus à votre passage. Une curieuse absence se faisait sentir, que nul toutefois ne pouvait définir. Car personne, sinon moi, n’avait fait attention à l’activité journalière du vieil homme.

© Laurent Margantin _ 2 février 2010