Œuvres ouvertes

La Main de sable : librairie

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On ne se souvenait plus du visage du libraire. Jadis, on pouvait pousser la porte en bas et monter les escaliers jusqu’au premier étage où se trouvaient les rayonnages de livres et quelques tables où étaient exposées les nouvelles parutions. On ne le voyait pas d’abord, mais on finissait par découvrir son visage et ses cheveux blancs derrière la vitre, l’homme ayant son bureau séparé de la librairie. Peu affable, il semblait veiller sur un héritage, et surtout sur la présence ancienne de l’écrivain qui, encore jeune, y avait travaillé, avant d’écrire lui-même des livres désormais vendus entre ces murs.

Mais, depuis quelques temps, la porte en bas était fermée et le libraire invisible. Un numéro de téléphone était affiché : il suffisait d’appeler pour s’enquérir d’un livre et prendre rendez-vous. Au rez-de-chaussée on ne voyait que cette vitrine d’une boutique où, comme dans chaque ville, on vendait du café, des vêtements et des sous-vêtements, des objets ménagers. Ainsi s’effaçaient année après année des commerces prestigieux et des hommes discrets, comme au coin un peu plus loin cette autre librairie où, il y avait bien longtemps, se retrouvait dans l’arrière-boutique un petit groupe de joyeux conspirateurs dont les paroles étaient désormais enfouies dans quelques ouvrages introuvables.

© Laurent Margantin _ 6 février 2010