Œuvres ouvertes

Grabschke (2/3)

reprise d’un texte écrit en 2011 où l’on retrouve Nerval, Proust et d’autres auteurs dans un cimetière

Je me souviens de ma première tombe, disait Grabschke. C’était dans cette ville où une femme d’une cinquantaine d’années m’emmenait régulièrement – au moins une fois la semaine – au cimetière municipal. On se garait sur le parking en face, et je revois cette allée qui montait dans la lumière de la fin de l’après-midi, les milliers de tombes autour, toutes plus belles et graves les unes que les autres. Dès le premier jour, j’aimais cette gravité de la pierre tombale, les différentes couleurs sombres, du rose au noir en passant par le gris du marbre. Je tenais la femme par la main, ou elle me tenait, elle m’emmenait jusqu’à une tombe, toujours la même, celle de son père, tombe que je pourrais reconnaître entre mille malgré son aspect très ordinaire : rien qu’une plaque de marbre grossier avec un nom gravé, Alfred son prénom. Pendant que la femme nettoyait la tombe et plaçait dans le vase les fleurs de son jardin qu’elle avait amenées avec elle, je m’amusais à répartir le gravier tout autour, mais surtout j’observais la tristesse de cette femme, je l’observais comme l’identité ou la nature véritable de cette femme qui, toute la semaine, attendait cette heure pour l’exprimer devant moi, tristesse que j’étais le seul à connaître. Je ne sais combien de fois je suis revenu à cette tombe et à cette tristesse aux côtés de cette femme. Je sais simplement que je lui dois ma découverte des cimetières, et mon sentiment de paix et de joie mêlés face à une tombe. Depuis, je n’ai cessé de fréquenter ou plutôt d’habiter les cimetières, en pensant souvent à cette femme et à sa tristesse qu’elle n’exprimait que devant moi.

Jamais passé autant de temps à chercher une tombe que ce premier jour dans le cimetière où nous sommes, disait Grabschke, à chercher la tombe de Nerval qui était d’après le plan située pas loin de celle de Balzac, et ne trouvant toujours que celle de Balzac, revenant toujours à celle de Balzac, tête dressée glorieuse au-dessus des autres tombes, tête que je trouvais très vite odieuse à force de retomber toujours sur elle, cherchant partout autour d’elle dans les allées environnantes sans jamais trouver la tombe de Nerval, cherchant et cherchant, tournant et tournant autour de la tête de Balzac à laquelle je revenais toujours, écœuré à la fin par cette présence qui semblait avoir effacé la tombe de Nerval, l’avoir engloutie dans son regard glorieux, oh ce regard de la littérature, vieille Méduse…

Grabschke toujours si précautionneux, dépliant son siège après avoir éparpillé le gravier autour de lui, arraché quelques mauvaises herbes pour que son siège soit bien stable sous lui, Grabschke qui semblait toujours très concentré lorsqu’il s’installait à un endroit précis, devant une tombe précise à laquelle il avait pensé avant de venir, Grabschke qui avait en effet examiné en chemin vers le cimetière les différentes places qu’il lui faudrait prochainement occuper, Grabschke s’asseyait enfin sur son siège déplié sous lui, comme soulagé d’avoir trouvé la bonne tombe, convenant à son humeur de la journée.

Et savez-vous où était la tombe de Nerval ? continua Grabschke. Juste en face de celle de Balzac, juste en face de cette tête de Méduse qui trônait au-dessus du genre humain jusqu’en ce cimetière. Je ne devrais pas le dire par respect pour un très bon ami, mais je n’ai jamais aimé Balzac, comme vous l’aurez sans doute remarqué, encore moins son œuvre que sa statue d’ailleurs, son œuvre qui annonçait sa statue, ajouta Grabschke avec ce léger sourire ironique qu’il affectionnait. Mais le sourire de Grabschke disparut vite, et il continua : Juste en face de la tombe de Balzac, celle de Nerval donc. L’annulant par sa sobriété, en quelque sorte, à vrai dire déjà annulée par sa propre outrecuidance post mortem : juste une plaque à la pierre usée et une fine colonne sans fioritures (rien qu’un vase légèrement drapé au sommet) à côté de laquelle on pouvait passer – à côté de laquelle je suis passé des dizaines des fois sans la remarquer, sans remarquer que le nom de Nerval y était inscrit, là, sur cette colonne sans gloire – voilà ce que j’appelle une belle tombe, voilà ce que j’appelle une tombe de poète, et je ne laisse pas passer une semaine sans aller m’asseoir devant elle pendant au moins une demi-journée, une matinée de préférence, plongé dans des rêveries infinies sur cette tombe – et non sur l’homme ni l’œuvre de Nerval, que je n’ai jamais besoin de relire tellement elle est inscrite depuis longtemps dans ma moelle, au point que je suis convaincu que j’emporterai Nerval avec moi dans ma propre tombe, ajouta Grabschke avant de se taire soudainement, comme ému parce qu’il venait de m’avouer, là, devant la tombe de Nerval.

Ne trouvez-vous pas ces bacs à fleurs vides sinistres ? me demandait Grabschke assis devant la tombe de l’éditeur oublié. La tombe de l’éditeur oublié est une de ces tombes où j’aime venir m’asseoir les jours comme aujourd’hui, quand je désespère de la littérature qui n’est décidément qu’un vaste cimetière. Ce sont des jours où les mots sont vides comme ces bacs à fleurs, ce sont des jours où c’est la foule dehors qui décide de leur sens, au point que tous les mots dont je me sers moi-même finissent par me faire désespérer et que je me tais. Cet éditeur était un homme célèbre dans le petit milieu de l’édition. Les auteurs le courtisaient, les critiques le craignaient, il faisait la pluie et le beau temps à chaque automne lors de l’attribution des prix. Et voilà ce même éditeur perdu au milieu de toutes ces tombes, sans aucune fleur, sans autre visiteur que moi pour me rappeler encore de lui et de sa gloire passée. N’est-ce pas, cher ami, la tombe de la littérature par excellence, dans ce qu’elle a d’évanescent, de provisoire, de futile au fond ? N’est-ce pas la tombe de la littérature dévoyée par tous ces éditeurs et ces critiques mondains qui la font parler en leur nom, avec leurs mots creux qui servent aussi la foule ? s’emportait Grabschke devant la tombe de l’éditeur oublié. Soudain, quelques lourds croassements couvrirent la voix tremblante de Grabschke.

Savez-vous que j’aimerais passer mes nuits ici ? me disait Grabschke, marchant dans une allée à mes côtés. Ce jour est ancien, mais je m’en souviens comme si c’était hier : ce jour-là, je me suis demandé pourquoi je sortais du cimetière pour aller passer la nuit ailleurs. Même obscurément, je me suis toujours demandé pourquoi, une fois rentré dans le cimetière, je devais en sortir ensuite. Ne pouvais-je donc m’y installer complètement, heureux de pouvoir errer toute ma vie au milieu des tombes ? Ce n’est pas tant le silence qui me plaît ici, silence qui est évidemment plus grand la nuit, non, c’est cette sensation d’abandon, sensation qui, je n’en doute pas, doit être bien plus intense dans l’obscurité. S’asseoir de nuit ici, avec seulement le ciel au-dessus de soi, et cette terre tombale sous ses pieds, oh, je n’ose pas imaginer cette expérience… Mais des gardiens m’en empêchent, ils me connaissent bien et veillent toujours à fermer les portes du cimetière une fois assurés que j’en suis sorti.

Quant au corbeau de Grabschke, il ne quittait jamais le cimetière. Jamais je ne le vis voler plus que quelques mètres d’une allée à une autre, de son vol lourd et sans grâce. Quand le soir venait, il suivait Grabschke dans la pénombre naissante, marchant derrière lui. C’était un spectacle étrange de voir cet homme déjà âgé suivi à quelques mètres par ce corbeau qui s’arrêtait parfois pour se frotter le bec contre un pavé avant de reprendre sa marche. Puis, arrivé à l’une des portes du cimetière, le corbeau prenait son envol pour aller se nicher au sommet d’un caveau d’où il pouvait observer Grabschke en train de descendre la rue qui longeait le mur du cimetière.

Il m’arrivait à moi aussi d’accompagner Grabschke jusqu’à la sortie du cimetière. Je le voyais descendre la longue rue à l’angle de laquelle sa silhouette un peu courbée disparaissait. Vous savez, me confia-t-il un jour, je n’ai pas loin à aller. Une fois arrivé au bout de la rue qui longe le cimetière, je tourne à gauche, et suis déjà « chez moi » (et en prononçant ces deux mots il fit une moue de dégoût qui en disait long sur qu’il éprouvait à devoir vivre là). Vous l’ai-je déjà dit ? Je loge depuis des années dans une chambre de l’hôtel A la Résurrection qui est situé juste au coin de la rue du cimetière. Ma chambre donne sur cette même rue, si bien que je peux voir de ma fenêtre… enfin vous devinez. Je vous ai vu sourire au nom de l’hôtel, vous avez dû passer devant et remarquer sa façade blanche décrépite, n’est-ce pas ? Eh bien c’est là que je loge depuis une bonne trentaine d’années (j’ai oublié le nombre exact), très modestement, car je n’ai jamais aimé les intérieurs trop meublés, trop remplis d’objets. Dans ma chambre juste un lit, une table et une chaise placées face à la fenêtre, avec une vue imprenable sur mon cimetière (vous aviez deviné). J’arrive dans cette chambre au crépuscule et dîne face à la fenêtre. J’y reste ensuite, m’autorisant à fumer, ce que je ne peux faire dans la journée. Les soirs de pleine lune, il m’arrive de veiller jusque tard dans la nuit, heureux de pouvoir contempler le vivant tableau des arbres et du ciel au-dessus des caveaux. Les autres soirs, lorsque la nuit est trop sombre, je me couche tôt. Je me lève tous les jours aux aurores. Sitôt habillé, je quitte l’hôtel et remonte la rue pour être à l’entrée du cimetière au moment de son ouverture.

Chaque matin, le corbeau accueillait Grabschke, que je retrouvais moi dans l’allée principale du cimetière où j’aimais rester assis un moment sur un banc. Puis, sans un mot, je suivais Grabschke suivi par son corbeau. Au fil des journées, l’ordre variait. Il pouvait ainsi arriver que Grabschke suive le corbeau, ou que je le suive moi. L’oiseau était toujours là en train de nous observer, mais à vrai dire je l’observais autant que lui m’observait et observait Grabschke. D’autre part, je surprenais parfois des regards en coin de Grabschke : il était probable que lui aussi nous observait tout en étant absorbé dans sa contemplation d’une tombe. Je cherchais régulièrement le corbeau du regard, toujours inquiet de savoir où il était posé, en train de nous observer de son œil noir. En même temps, je ne cessais de regarder Grabschke assis sur son siège pliant, voûté, comme plongé dans une prière. Mais lui veillait aussi à regarder régulièrement où je me trouvais – à sa droite, à sa gauche, ou derrière lui –, et il se tournait parfois pour voir où était niché son corbeau. Si bien que je finis par me demander qui suivait qui. Grabschke n’était-il pas guidé par l’oiseau noir, ne cherchait-il pas à deviner par avance vers quelle tombe celui-ci allait se diriger ? Et moi, n’étais-je pas aussi inquiet de le savoir ? J’observais Grabschke qui m’observait et observait le corbeau. Le corbeau nous observait tous les deux. Oui, qui suivait qui, tout au long de ces journées au cimetière ?

A suivre

© Laurent Margantin _ 13 janvier 2013
_

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)