Œuvres ouvertes

Littérature à ciel ouvert

Nomadisme essentiel de la parole littéraire

Nouvelle journée plus une nuit à l’Entre-Deux, village au pied du Dimitile, massif montagneux où s’assemblèrent jadis les esclaves en fuite, les marrons, autour de personnages légendaires.

La maison où je passe la nuit est située sur les hauteurs du village, et pour y avoir réservé deux chambres d’hôte pour des amis allemands de passage sur l’île en septembre dernier, je sais que l’accueil y est bon.

Le petit balcon de la chambre donne sur un potager et quelques palmiers et bananiers qui forment comme un abri végétal séparant le jardin des maisons environnantes : assis là, on entend la voix d’une femme parlant fort le créole à son enfant, la seule voix dans ce quartier tout en pente et dont la rue principale mène à travers plusieurs virages serrés jusqu’au centre. De chaque côté de la rue, de petites cases et leur jardin enchanteur, oui, l’impression de vivre dans un pays trop lumineux, trop coloré, surtout avec ce beau soleil de fin d’après-midi. Saluer les gens qu’on croise, déjà un plaisir.

Au coin de la rue avant la grande descente, le sigle d’une marque de bière, c’est un bar minuscule, deux tables au milieu d’un jardin, un baby foot où s’activent quelques jeunes. Plus loin, alors qu’on marche dans le virage, l’abîme à gauche, on est à l’Entre-Deux, c’est-à-dire entre deux ravines profondes avec dans chacune une rivière, en crue à la saison des pluies. En ce moment, larges lits tapissés de galets et de rochers, peu d’eau sinuant ça et là.

Sur le goudron, j’ai vu deux endormis écrasés, leur queue verte en tire-bouchon, tout ce qui restait de leur ancienne figure animale. Puis on arrive au centre du village, là des hommes de toutes les origines, de toutes les couleurs, blancs et noirs, malbars et chinois (plus rares) installés ici depuis des générations, des gens qui pour la plupart vivent chichement.

Ce matin, surprise et bonheur de trouver, dans le livre d’or de la maison, une trace écrite laissée par l’ami allemand en septembre dernier : un poème de Heinrich Heine, traduit par ses soins (mais je n’ai pas noté, et mon appareil photo ne fonctionne plus), le voici en allemand :

Frühlingsbotschaft

Leise zieht durch mein Gemüt

Liebliches Geläute.

Klinge, kleines Frühlingslied,

Kling hinaus ins Weite.



Kling hinaus bis an das Haus,

Wo die Veilchen sprießen !

Wenn du eine Rose schaust,

Sag, ich laß sie grüßen.

Sans doute avons-nous perdu, par la transformation moderne de la littérature en univers symbolique auquel se sont attachées, au fil des deux derniers siècles, différentes activités sociales (parmi elles, massivement, l’enseignement, l’édition, et même la télévision et maintenant internet) ce simple goût de la récitation ou de la notation à ciel ouvert, comme s’il en allait seulement d’un échange d’être humain à être humain, pareil à ces voix dans un jardin, qui murmurent ou qui crient. Par cette transmission gratuite se sont toujours jouées la vitalité et la grâce d’une parole souvent orale, et c’est dans le regret de celle-ci qu’au seuil de ce qu’il est commun d’appeler la modernité, on inventa le grand rêve du conte originel et à demi effacé.

Ce poème de Heinrich Heine laissé innocemment, comme un simple don, par l’ami désormais rentré chez lui, ce poème qui dit juste l’émotion du printemps, je le trouve aujourd’hui par surprise, sans que lui-même le sache, et son auteur mort depuis longtemps. Gratuité, liberté, errance dont vivrait essentiellement la littérature ?

© Laurent Margantin _ 25 avril 2010

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