Œuvres ouvertes

Félix Suárez : dans les ténèbres gît la lumière

Quand l’ironie se mêle à une mélancolie lucide

par Philippe Chéron

Voici une poésie du clair-obscur. Désabusée, pleine de nostalgie, elle revient à maintes reprises sur ce qui aurait pu être mais n’a pas été et ne sera pas : l’amour éternel (« un jour / le froid envahira » les amants), les rêves de jeunesse (« il examine sa vie : rien à sauver, / son monde fait naufrage »), l’incommunicabilité (« la vase s’épaissit entre nous deux »), la non-solidarité (« impossible de partager le pain / avec son prochain »), entre autres regrets existentiels.
Le constat est rude, les désillusions s’accumulent et plombent la vision du monde de l’homme mûr. Les réflexions poétiques de También la noche es claridad (« La nuit est aussi clarté ») ou aphoristiques de Los jardines abandonados (« Les jardins abandonnés ») sont celles d’un homme confronté à la fatalité du temps qui passe, à la fragilité humaine, à la fin inéluctable de la jeunesse, de l’amour, de la vie. Sans lyrisme superflu, sous la forme d’une constatation froide, quasi objective, la vie passée et la vie en général sont analysées sous tous leurs aspects, le scalpel à la main, avec une certaine amertume qui pourrait presque amener par moments l’auteur à signifier l’inutilité de tout, ou du moins une conscience aiguë de nos limites.
Dans certains cas, ces aphorismes évoquent irrésistiblement Oscar Wilde : « Avec quelle délectation, avec quel soin amoureux nous plongeons l’insidieuse dague en l’autre, dans l’espoir désespéré de blesser aussi, tout au fond, quelque chose de nous-mêmes. » Ou l’impeccable sagacité d’un Roberto Juarroz : « Et dans la continuité des rites de l’amour / gît la fissure paralysée d’un cri. » Ou encore certaines observations de Cesare Pavese dans son Métier de vivre : « L’amour est une crise qui laisse de l’aversion. »
Et pourtant, un tel pessimisme n’entraîne pas un désespoir suicidaire, loin de là, car Félix Suárez porte un regard détaché, attendri, plein d’une certaine sagesse de la maturité, sur cette constatation amère de la réalité des relations humaines ou sur la perception de la finitude. L’aveuglement de la jeunesse n’est pas renié par la lucidité de l’homme mûr, car il a permis la réalisation du désir, la jouissance et le bonheur – éphémères, certes – des « jardins enchantés », même si ces derniers se révèlent n’être en fin de compte, un jour ou l’autre, que des jardins abandonnés. Cette cécité est perçue avec une sorte de bienveillance ironique, de mélancolie amusée, de discernement désabusé. Ainsi qu’avec un goût prononcé pour le paradoxe et les contrastes.

Félix Suárez (Ixtlahuaca, état de Mexico, 1961), poète, essayiste (Luis Cernuda, deseo y melancolía, 1988), éditeur, a entrepris des études doctorales après une maîtrise en lettres modernes. Il a gagné plusieurs prix, dont le « Elias Nandino » en 1987, le « Jaime Sabines » en 1997, le prix de Littérature de l’état de Mexico en 2011, le prix national de littérature José Fuentes Mares en 2017. Inclus dans une trentaine d’anthologies, il a aussi été traduit en anglais, italien, arabe, catalan. Il a fondé et dirigé la revue Castálida (1994-2004) et depuis 2012 il est éditeur en chef du conseil éditorial de l’Université de l’état de México. Nous traduisons ci-dessous de larges extraits de son anthologie También la noche es claridad (1984-2015), qui regroupe le meilleur de ses nombreux recueils, et de son dernier ouvrage en date Los jardines abandonados, illustré par Irma Bastida Herrera et prêt à être édité.

La nuit est aussi clarté

Été

Embrasement à midi,
miel tonitruant.

Et aux dernières notes,
voici au fond ce que le soir
me chuchote :
enfant, homme fatigué.

Frémissant nuage qui passe.

Poèmes pour un corps

À la mémoire de Luis Cernuda

I
De ces grands espaces,
de ces places où en été
elle prenait le soleil,
de ces jasmins, oui,
ces insolites jasmins,
son corps s’éloigne déjà
– son corps douloureux –
comme celui qui un jour abandonne son foyer,
un oiseau ensanglanté
entre les mains.

II
En fin d’après-midi je l’ai emmenée
faire un tour dans la ville.

Dans la voiture
ses yeux sont ceux d’un voyageur
qui regarde pour la dernière fois,
avec calme
– un calme tiède, désolé –
les places,
les ponts,
les rues.

La faible lumière
avec laquelle le jour prend congé.

Étreinte

Leur peau et leurs os se consument
sur la mèche tremblotante du jour.

Les mains et les cuisses enlacées,
les bouches avides
– insatiables.

Ils savent qu’après l’immense flamme,
après le feu qui les dévore
et les illumine, un jour
– amer –
le froid les envahira.

Témoins

L’après-midi est un tison ardent. Chauffé à blanc.

Les tourterelles s’éclaboussent plaintivement
en insistant.
Les tourterelles, une à une.

Toi et moi nous nous sommes réfugiés
sous l’auvent.
– Toi et moi.

Pendant que se poursuit
– dorée, catégorique –
la procession du soleil.

Grottes

Une véritable noyade
dans la bave tiède du ressentiment :
voilà ce qu’était l’amour fatigué,
fané.

Les inéluctables chèvrefeuilles flétris,
et le crapaud mou de l’injure,
comme une noire pustule dotée de vie,
palpitant avec précision,
du côté aveugle du cœur.

Bulletin de guerre

Et moi,
de l’autre côté de mon cœur,
au milieu d’une amplitude de règnes
et de dieux abolis,
j’entendais la nuit,
j’entendais en mourant
l’inutile lutte,
la bataille déjà perdue
des anges du ciel.

Dextérité

Suffoquant au fond d’un autre corps
je reconnais l’emprise de ses mains
sur ma vie :
ce sont les rênes invisibles
qui guident le cheval, pas à pas,
jusqu’à son écurie.

Bucoliques

Ce qui tombe de l’arbre
ce ne sont pas les doux vestiges du jour,
mais les feuilles
de l’averse féroce.

Je m’allonge un peu ici,
je me lève un peu par là
pour me reposer de ma fatigue.

Et nous voilà,
elles et moi
feuilles et os vaincus de même.

Elles et moi
– la même branche, le même thrène –
roulant ensemble sur la terre obscure.

Sisyphe

Il ne peut dormir : une douleur
de mendiant aveugle
lui consume le dos.

Il examine sa vie : rien à sauver,
son monde fait naufrage.
La sueur est du vitriol sur le lit vide.

Et flottent autour de lui,
étouffés
– oiseaux multicolores –
ses enfants, ses amis.

Il ferme les yeux un instant,
les rouvre quand il perçoit soudain en gémissant
– pendue à un fil –
l’imminence de l’effondrement.

Argonautes

Je rame dans la nuit interminable.
Cela fait quarante ans que je rame.

J’ai des fils, des filles, et j’aurais
aimé pour eux tous
une vie sans rames
et de beaux anges gardiens.

Mais je sais bien
que nous ne sommes là
que pour ramer, à l’aveuglette.

J’entends à mon côté le clapotement
nocturne d’autres rames.
Ce sont les autres qui vont et viennent,
ou qui viennent et vont
– en gémissant –
vers nulle part.

Dura lex

Comment va la vie, Flavia,
comment s’écoule l’eau inexorable des jours,
peu importe notre jeunesse
et notre beauté,
la jouissance
et le long amour qui nous ont unis,
tôt ou tard, Flavia, ma belle,
nous connaîtrons la douleur des os harassés,
la poussière et la cendre incontinente de l’âge,
la toux qui éreinte et asphyxie,
l’effondrement soudain
qui survient un jour, et c’est la dernière fois,
avec un discret vacarme de colombes.

Thésée

Mais où est-elle ?

Où est donc la sortie ?

Elle ne comprend rien cette main
qui cherche à tâtons, aveugle d’elle-même,
sans réponses.

Elle traverse le jour en silence,
elle avance dans l’obscurité
– également à tâtons –
mais personne ne connaît la fin, personne ne peut deviner.

La pointe cruelle de l’écheveau
se trouve peut-être ici,
de l’autre côté de ce mur,
dans l’autre main qui soutient en l’air
la ferme poignée du présage.

Paysage nocturne

Je monte parmi les ruines et les chaumes
de la nuit.
À cette altitude l’air brûle.
Un chant crucifie l’aube.

De qui ce chagrin est-il débiteur.
D’où vient cette bourrasque de feuilles sèches
qui entraîne les âmes et les vivants jusque dans la vallée.

La tristesse est autre, oui, et elle n’est pas encore là.

Aujourd’hui ce n’est rien de plus
qu’une fleur fébrile qui ne périt pas.

Enfants

Seront-ils ce qu’avec un peu de chance
nous aurions pu être :
des compagnons de voyage ?

Ou peut-être
et rien que ça
ce que nous avons réellement été :
des juges sévères,
d’incommodes témoins d’autres vies.

D’autres échecs.

Clair-obscur

C’est avec l’obscure conscience
d’un animal blessé
que je l’apprends :
on ne dure pas.

Le matin est un patio rempli de soleil
et d’oiseaux tumultueux.

Puis on est là
pour un instant.
Seul. Fasciné.

Aveugle à cause de tant de lumière.

Et brusquement c’est l’obscurité.

* * *

De la maison ne restent que suie et charbons.
Des tumulus noircis de terre.

Mieux vaut ça que marcher en se noyant dans le fiel,
en luttant contre les kystes et les vessies.

C’est mieux ainsi : en finir d’un coup,
brûler ses vaisseaux et ses rames.

Puis revenir – à la guerre comme à la guerre –,
chacun pour soi et comme on pourra.

* * *

J’observe comment la vase s’épaissit entre nous deux,
donne naissance à ses fleurs de fièvre
et embourbe les troupeaux.
Même les oiseaux,
les perdrix et les foulques,
sombrent en agitant violemment les ailes.

Je prononce alors une parole,
quelque chose qui nous soutienne
et conjure la nuit.
Je me parle ainsi,
un peu à l’aveuglette,
et j’observe pourtant
comment les feuilles, ton corps et le mien,
s’enfoncent aussi
dans un même silence.
Amer.
– Et antérieur au monde.

* * *

Mauvaise nourriture et vins aigres
nous font asseoir à table. Le soleil
nous réchauffe un peu pendant ce temps-là :
il nous transmet l’idée amère
– la certitude intime –
que tout est inutile
et qu’il est impossible de partager le pain
avec son prochain.

Sisyphe

Le même mal, le même grillon qui joue
en aveugle de son instrument ;
le chagrin identique et ses élytres,
la blessure qui sourit d’horreur
pendant qu’elle médite.

Et la même rengaine, une fois de plus.

L’éternelle routine de nos actes,
nos allées et venues en poussant le rocher,
l’effort exténuant qui nous fait trébucher
sur la dernière marche.

Monter pour retomber,
et rien n’est sûr,
hormis la conscience vive de la répétition,
et la soif qui te réveille,
à minuit,
tremblant de fièvre,
comme une main de racines tendue vers le ciel.


Les jardins abandonnés

C’est inévitable, me suis-je dit : la jeunesse possède des rites secrets, des codes secrets, des adhésions secrètes et des confréries, pour lesquels tu es chaque fois plus un étranger indésirable.

*
Comme c’est curieux : les pluies inhabituelles de cette année ont fait que l’été se prolonge au-delà des premiers jours de novembre. Sorti marcher très tôt dans la campagne, je découvre avec surprise que les fleurs jaunes et les massifs mauves des tournesols survivent comme par miracle, à la manière de cette fraîcheur confuse, crépusculaire, pleine de promesses secrètes, que certaines femmes conservent, par-delà leurs meilleures années de jeunesse.

*
Comme tout est incertain et chancelant : ces jeunettes affriolantes, ces adorables gazelles que tu pourchassais dans la steppe autrefois, viennent te revisiter jusque chez toi, avec la même langueur rêveuse. Mais une langueur qui, hélas, a inexorablement pris trente ans.

*
Quand tu penses que le plus convenable serait de laisser le temps et la maladie faire leur œuvre, ravager une fois pour toutes chacun des membres et des organes qui te maintiennent debout, quand tu y penses, Flavio, tu as l’air de trouver enfin la paix, car en ces moments de lucidité implacable, tu comprends que tout ce que tu as fait pour éviter l’effondrement – ou, du moins, pour le retarder – n’a été, en définitive, qu’une façon innocente de prolonger l’agonie.

*
Un jour, mon père a commencé à s’effondrer du haut des gémissements de ses genoux.
Et ce fut comme le signe avant-coureur du tocsin et de l’incendie d’une cathédrale, avant de s’affaisser complètement et d’embrasser la poussière.

*
Je contemple mon père dans sa déroute d’armée en retraite, vaincue. Avec quelle vénération et quelle crainte je marche sur ses pas : c’est inévitable, du fait de qui ils sont et de la secrète angoisse que les cercles obsédants de l’histoire éveillent en moi.

*
Nous croyons naïvement qu’une des ruses que la vie met en œuvre pour s’obstiner en nous (et pas en sens inverse) est la suivante : elle nous pousse à croire que nous sommes moins vieux qu’en réalité. De là, sans doute, le malentendu classique entre l’être et le paraître, entre l’apparence que nous cherchons à conserver et la livide vérité qui s’impose de façon catégorique, diaphane, sous le regard implacable des autres.

*
Quand on est jeune, on est trop pressé pour tout. Par conséquent, on mange et on boit mal, on observe mal, on aime et on lit mal.
À la cinquantaine, s’il n’est pas déjà trop tard pour tout, il n’y a pas non plus beaucoup de temps en réserve. Les perspectives qui nous restent par rapport au futur sont, définitivement, chaque fois plus modestes. C’est pourquoi on lira très probablement bien peu de choses nouvelles, on découvrira et on boira peut-être moins, pour des raisons naturelles. La seule gloire – si tant est que l’on puisse la nommer ainsi – c’est que l’on pourra faire tout cela sans grande culpabilité, avec moins d’anxiété, mais aussi, sans doute, avec une sorte de nostalgie anticipée : avec les yeux calmes, tristes, du voyageur qui contemple du train, pour la dernière fois, les prairies glacées et les vertes vallées où il ne reviendra pas.

*
Regardant par la fenêtre en début d’année, tu découvres une fois de plus les vertes braises des bourgeons, l’herbe qui réapparaît et les anémones nouvelles dans le bassin. Mais notre destin – eh oui, Machado – c’est de passer.

*
La tragédie du libre arbitre semble être celle-ci : quoi que tu décides, à la fin tu auras la certitude de t’être trompé, pas forcément pour avoir fait le mauvais choix, mais bien parce qu’il n’y a pas de chemin qui ne débouche sur un précipice.

*
Plutôt que de s’intéresser aux nouveautés littéraires et aux jeunes auteurs, il y a un âge où l’on préfère revenir à ses vieux livres. Jamais auparavant on n’a pris autant de plaisir à relire ces œuvres jadis explorées, de même qu’un jour on a également pu explorer certaines femmes : presque sans les voir, sans vraiment les comprendre. Sans non plus avoir pleine conscience de ce haut couteau de lumière avec lequel elles ont alors coupé nos vies en deux.

*
Certains de mes livres préférés de jeunesse, c’est-à-dire de mes premières lectures et dont j’ai les meilleurs souvenirs, je les ai perdus en les offrant à des femmes autrefois secrètement désirées. Le plus affligeant de la situation – je l’avoue – c’est de ne quasiment pas avoir obtenu d’elles une seule étreinte, et aujourd’hui je ne sais pas non plus si l’un de ces vieux livres – lus ou non – leur rappelle un petit quelque chose du jeune homme qui les a aimées en silence.

Une des ilustrations d’Irma Bastida Herrera pour Los jardines abandonados

*
Il y a des livres qui s’éveillent en nous avec des feuillages et des oiseaux. Je veux dire : qui nous envahissent d’idées et de visions et de luminescences ailées. Semblable peut-être à la façon dont un arbre s’éveille.
Et il semble même alors possible de vivre ainsi : fermement et joyeusement enraciné sur la terre ferme.

*
Parfois, entraînés par une authentique curiosité, nous finissons par lire le même livre que d’autres ont lu, contaminés peut-être par leur enthousiasme sincère, croyant que nous allons y découvrir le même fil de lumière, les mêmes clés : les pierres précieuses que d’autres ont trouvées auparavant. Nous supposons donc que ces mêmes livres, ces mêmes lectures éveilleront en nous les mêmes voix et nous empliront pareillement d’un identique bonheur.
En fait, cela ne se passe pas toujours comme ça.
Plongés dans cette lecture, comme dans le puits de nos rêves, ce que nous y trouvons habituellement est cela même que nous voyons le matin devant le miroir : l’image étrange, aussi profondément détestée qu’aimée, de notre visage.

*
Certains jours il me plaît de penser qu’il vaut mieux, qu’il est bon de ne pas avoir connu ces ports de brume, ces fleuves, ces ponts et ces places que j’ai vus et parcourus grâce au regard et aux livres des grands voyageurs.
C’est bien ainsi, me dis-je en me réconfortant. Il ne s’agirait pas que mes yeux ne retrouvent pas, avec la même intensité, le même enchantement ressenti un jour dans leurs pages et que je finisse par penser que tout ce que j’ai vu et vécu dans leurs récits est faux ou bien qu’il s’agit seulement de la foi aveugle, de l’ardent besoin de croire que nous associons parfois à certains livres. Et rien d’autre.

*
Il a la nostalgie du mont Haruna et de la péninsule de Bōsō, où il n’a jamais été, où il n’ira jamais. Et du coup, ce qui lui échappe c’est la splendeur minuscule, toute proche, des premiers tournesols de septembre qui poussent dans son village.

[…]

*
Combien de fois n’arrive-t-il pas que nous abandonnions la lecture d’un livre parce que nous avons connu son auteur. C’est-à-dire, nous avons rencontré l’homme (ou la femme) qui se trouve toujours derrière toute œuvre : un sujet parfaitement prévisible, ordinaire même ; tellement humain, tellement semblable – mais oui, tellement pareil à nous-mêmes en fin de compte.

*
J’ai toujours été comme ça : dédaignant la petite idée qui s’insinuait en moi, car étant mienne, ou la repoussant ingénument à plus tard. Je ne savais pas encore que les idées, comme certaines femmes, si tu ne les prends pas quand elles se donnent à toi, elles s’en vont avec un autre.

*
Derrière les idées qui nous viennent en troupeau, il y a presque toujours le miroitement d’une pensée oblique sur laquelle nous nous arrêtons rarement et qui représente pourtant, lorsque nous parvenons à prendre conscience de sa présence fuyante, le meilleur de la pagaille mentale dans laquelle nous faisons naufrage tous les jours.

*
Dans notre lutte pour nous distinguer, combien de batailles n’avons-nous pas livrées à vingt ans contre les générations précédentes d’écrivains : ceux-là qui, sans l’être, nous paraissaient des espèces de vieux pompeux – et leurs œuvres : même pas des pièces du musée littéraire des horreurs.
Que d’injustices et d’entorses à la vérité. Quelle arrogance que la nôtre. Regarde-toi aujourd’hui dans les yeux des jeunes qui nient et renversent tout, qui effacent chaque page, chacun des mots grâce auxquels un jour tu as innocemment cru pouvoir perdurer.

*
Je reconnais que j’encourage chez mes étudiants l’effort quotidien, le long contact intime avec le poème en cours, la lutte contre le chaos naturel de la pensée qui toujours menace de s’incruster dans les mots et dans la page, tel un cancer incontrôlable. Mais je dois également admettre que parfois le poème surgit facilement, comme un jaillissement spontané, inattendu, et s’impose à nous comme une authentique grâce. Comme un don immérité.

*
Nous écrivons pleins d’espoir, comme ces coureurs de fond qui s’entraînent des jours durant, confiants dans le fait qu’un jour ils réussiront leur meilleur record, leur meilleur temps.
Nous de même : rien ne nous pousserait à affronter de nouveau le mystère si nous ne croyions pas que la ligne suivante, le vers suivant, corrigera et rédimera un peu ce que nous écrivons au vol – dans l’agitation de tous les jours, en courant après Dieu sait quelle urgence.

[…]

*
Lorsque la vie fait soudain planer au-dessus de nos têtes une forte bourrasque, nous cessons d’admirer le délicat souffle du vent entre les feuilles.

*
Qui sait s’il ne vaudrait pas mieux mourir dans l’obscurité, sous une lourde et infamante pierre tombale, et ne pas nous accrocher ainsi, de toutes nos forces, au dernier bastion de l’espoir.

[…]

*
Lorsque l’un des amoureux arrive à la conclusion que la vie à deux est, d’une manière générale, un tourment, pour ne pas dire une véritable perte de temps, il y a toujours dans le coin le plus sombre du jardin un rossignol blessé. Les orbites vides.

*
Avec quelle délectation, avec quel soin amoureux nous plongeons l’insidieuse dague en l’autre, dans l’espoir désespéré de blesser aussi, tout au fond, quelque chose de nous-mêmes.

*
On est prêt à croire celui qui affirme qu’une seule nuit de parfait, d’impossible amour, vaut toute une vie d’offenses, de coups bas et de trahisons. Et pourtant, un sincère sentiment de désolation arrive toujours, tôt ou tard, du fait d’avoir un jour brûlé ses vaisseaux pour une seule, une folle nuit d’amour.

*
Il y a une pauvre conspiration de soi contre soi-même, qui consiste à s’interdire de parler de ce qui a déjà été dit, à ne pas écrire sur ce qui a été moyennement écrit par là.
Mais si l’amour, me dis-je, mais si la nuit, si cet amour et cette nuit-là…
Et alors je reviens une fois de plus, à mon corps défendant, en cachette de moi-même ; je reviens, dis-je, à cet amour, à ce si bel amour. À cette nuit-là.

© Philippe Chéron _ 2 août 2020

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  • La poesía de Félix Suárez, en mi opinión, entraña un dilema : oscuridad y claridad que se sintetizan en un doble efecto de contradicción. Por un lado, actúa como Demiurgo o principio unificador capaz de neutralizar –o animar– el poder antagónico del día y la noche. Por otro, la vigilia y el sueño manifiestan el espíritu de la palabra por la gracia de la ensoñación. Suárez abandona la experiencia subjetiva de los escritores menores para ingresar en el ámbito general ; los arquetipos universales abundan en su lírica, la plagan de signos que se despliegan sobre las arenas movedizas del mito, gracias al cual constituye un manantial interminable donde las metáforas brotan y se nos escapan a un juicio completamente racional que logre petrificarlas.

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