Œuvres ouvertes

Laurent Margantin | Carnets du nouveau jour /2

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Extrait


Reconnaissance à tout ce qui me ralentit – à tout ce qui fait naître des perceptions puis des images – reconnaissance à la montagne, au ciel, aux nuages qui me ralentissent, reconnaissance aux oiseaux dont les vols parfois fulgurants me ralentissent aussi, faisant s’évanouir en moi toutes les images artificielles et envahissantes, reconnaissance aux guêpes dont le vol lourd me ralentit, reconnaissance aux fines feuilles des palmiers tremblant dans le vent, reconnaissance au léger vent du matin, à sa lenteur naturelle, reconnaissance à tout ce qui est là et me fait oublier tous les ailleurs, reconnaissance au monde lent qui se déploie à chaque instant de façon imperceptible, reconnaissance aux couleurs qui attirent le regard et surtout aux couleurs qu’on ne perçoit pas tout de suite, mais après avoir regardé longtemps autour de soi, reconnaissance à la plate-forme déserte sur le toit de l’hôpital où rien ne se passe et à la même plate-forme quand un hélicoptère s’y pose après une longue et prudente approche selon une trajectoire en diagonale, reconnaissance à la route en corniche où, à cette heure, ne circulent que quelques bus à une vitesse très mesurée, reconnaissance à tout ce qui fait ralentir l’écriture, à tout ce qui ne la rend pas trop pressée, haletante, prise dans la course générale, reconnaissance aux toits en tôle grise, reconnaissance aux appartements aux volets clos qui s’ouvriront les uns après les autres au fil de la matinée, reconnaissance aux reflets dans les vitres qui sont les mêmes tous les jours sans être les mêmes tous les jours, reconnaissance à la palissade en bambous qui se balance légèrement, reconnaissance à tout ce qui se balance légèrement en moi, à tout ce qui hésite, à tout ce qui n’est pas encore là, à tout ce qui apparaît tout doucement, imperceptiblement, reconnaissance à toutes les formes lentes, à toutes les formes qui ont besoin de temps pour se former, reconnaissance à la formation des nuages, reconnaissance à la formation millénaire des rochers, reconnaissance à la blancheur des murs et des métaux dans la lumière, reconnaissance à l’ombre et au silence des palmiers immobiles pendant quelques instants où le vent ne souffle pas, reconnaissance à tout ce qui ne bouge pas en moi, à tout ce qui ne varie pas et à tout ce qui se forme lentement, reconnaissance aux ouvriers terrassiers qui ont défait l’asphalte de la rue, obligeant les voitures à circuler lentement sur une piste en terre, reconnaissance au bruit d’une scie mécanique dans le lointain, si discret, à peine audible, reconnaissance à tout ce qui passe et ne revient pas, reconnaissance à tout ce qui passe et revient sous une autre forme, reconnaissance à l’ombre des feuilles de palmier qui se déplace lentement sur le mur, reconnaissance à tout ce qui est enfoui, à tout ce qui est caché, à tout ce qui germe difficilement, à tout ce qui éclot au fil d’une journée ou d’une saison, reconnaissance aux martins tristes qui, malgré leurs cris, ne semblent pas pressés de quitter le toit où ils se tiennent aux aguets, reconnaissance à tous les petits bruits du matin qui, eux aussi, me ralentissent, reconnaissance aux insectes divers et aux geckos qui progressent pas à pas sur les murs ou d’autres surfaces planes et dont la lenteur est tout un art et même un savoir-vivre, reconnaissance au chien qui aboie une seule fois et se tait longtemps jusqu’au prochain aboiement, reconnaissance à tous les animaux aux signes de vie sporadiques et discrets, reconnaissance à la croissance infinitésimale des arbres et de tous les végétaux, reconnaissance à tout ce qui croît en silence et en profondeur, reconnaissance à tout ce qui se trame en secret loin des écrans, reconnaissance au ciel traversé par moins d’avions, reconnaissance au toit en tôle rose qui regarde le ciel par ses trois fenêtres, reconnaissance au pigeon qui, chaque matin, survole tranquillement le quartier et ne s’arrête jamais, reconnaissance à la rangée de flamboyants au pied de l’hôpital dont les feuillages s’allument les uns après les autres, reconnaissance à l’échelle métallique grise couverte de taches de peinture blanche qui est posée toujours au même endroit, contre une des cloisons de la maison des vents qui restera peut-être toujours inachevée, reconnaissance aux parpaings gris dressés au troisième étage de cette même maison qui accueille la lumière toute la journée, reconnaissance au léger bourdonnement du climatiseur et aux chant des grillons qui me ralentissent un peu plus, reconnaissance à l’ombre qui grandit sur la façade blanche de la maison des vents, reconnaissance aux portes blanches des garages qui restent closes, leurs propriétaires endormis dans leur lit, reconnaissance à tous les êtres qui parlent en faisant des signes silencieux et discrets, reconnaissance à toutes les signatures des choses, reconnaissance à tous les langages secrets au nombre infini qui se déploient partout, invisibles ou plutôt invus, reconnaissance au mur gris clair large comme un écran de cinéma où n’apparaît que la lumière et aucune histoire, aucune fiction, aucun personnage, reconnaissance à toutes les paroles inconnues qui sont logées dans le coeur humain, reconnaissance au toit en tôle qui, parfois, produit un claquement sourd sous l’effet de la chaleur (sa seule expression de la journée), reconnaissance aux malades de l’hôpital qui attendent plus ou moins patiemment la guérison dans leur chambre, reconnaissance aux cytises indiens qui, je m’en suis rendu compte hier, restent fleuris de novembre à mars, reconnaissance aux longues, très longues floraisons, reconnaissance à la durée, reconnaissance à la montagne dont l’apparence ne change pas complètement du jour au au lendemain mais très progressivement jour après jour, reconnaissance aux badamiers qui, quelques semaines après avoir perdu leurs petits fruits ovales et durs, se préparent déjà à la prochaine floraison, reconnaissance à la lenteur formatrice, reconnaissance à tout ce qui se forme dans la lenteur, reconnaissance aux images qui se forment dans la lenteur, reconnaissance aux images de la lenteur, reconnaissance à l’Einbildungskraft qui n’est pas pure imagination et création de l’esprit séparée de tout ce qui l’entoure, reconnaissance à tout ce qui naît difficilement et dans le travail, reconnaissance à tout ce qui surgit avec légèreté, reconnaissance à tous les volets clos qu’on ouvrira en silence, reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui ne se forgent aucune identité, reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui rêvent d’anonymat, reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui s’assoient quelque part et regardent, reconnaissance aux auteurs qui me ralentissent (Handke – Goethe – Ponge), reconnaissance à la brume qui voile la montagne sans jamais la faire disparaître complètement, reconnaissance au grand arbre au feuillage vert sombre qui certains jours comme aujourd’hui se fond à la végétation de la montagne pourtant éloignée de quelques centaines de mètres, reconnaissance aux failles formées par l’érosion dans le flanc de la montagne, reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui cheminent lentement au milieu d’un paysage immense comme dans certains tableaux chinois, reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui partent et arrivent dans un pays inconnu, reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui partent et n’arrivent jamais.


Livre broché, 108 pages, 15,24 x 0,3 x 22,86 cm
ISBN : 979-10-90230-47-7

© éditions œuvres ouvertes, 2021

© Laurent Margantin _ 15 janvier 2021
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