Œuvres ouvertes

« Principia », de Elisa Díaz Castelo : science et poésie

Où commence la douleur commence le corps

Bercée depuis sa plus tendre enfance par le langage spécialisé de ses parents, tous deux médecins, Elisa Díaz Castelo s’est très tôt intéressée à la science et à la poésie, sans oublier la philosophie, probablement pour essayer de retrouver les sensations qui la fascinaient en entendant tant de mots incompréhensibles pour elle mais dont les sonorités étranges l’intriguaient et l’enchantaient.
Il y a en effet une forte présence dans ses textes de termes et de concepts d’ordre scientifique. Confrontés à la vie quotidienne, aux expériences diverses qui jalonnent l’existence humaine, ils ouvrent d’une manière originale sur le mystère du cosmos ainsi que sur celui de l’être.
Le tout baignant souvent dans la nostalgie du temps qui passe, et parfois dans une tristesse empreinte d’une sorte d’angoisse pascalienne face aux espaces infinis, aux « petits astres sombres […], fœtus insomniaques de l’univers », qui ramènent la narratrice de « Carte des corps invisibles » à l’enfant qu’elle n’a pas eu, à l’idée sinistre qu’une « tumeur est peut-être un enfant qui ne naît pas ».
De même dans « Trou noir », où un chien enterré dans le jardin vient symboliser un « trou noir au cœur / du gazon » et la naissance du monde. La poète évoque alors des souvenirs personnels, avant de conclure par la vision de sa propre vie s’enfonçant en tournoyant sans lumière dans ce trou noir concentrant une énergie gigantesque.
Sans pour autant perdre le sens de l’humour. Notamment lorsqu’elle se met elle-même en scène dans « Scoliose », où la légère déformation de sa colonne vertébrale lui permet de jouer entre la douleur corporelle – vécue en chair et en os, amenant à une prise de conscience du propre corps – et certaines notions géométriques, médicales ou poétiques, et ce parfois jusque dans la versification.
De la médecine à l’astronomie, à l’astrophysique, à la métaphysique, à la poésie, en passant par le vécu de chacun… il semblerait n’y avoir qu’un pas.
Principia (dont nous traduisons une dizaine de poèmes ci-dessous) fait évidemment référence à l’œuvre maîtresse d’Isaac Newton, Philosophiae naturalis principia mathematica. Il est intéressant de noter qu’en espagnol, non content de signifier « principe », le substantif principio a également le sens de « début », « commencement ». Clin d’œil de l’auteure puisqu’il s’agit de son premier livre et que, de plus, en latin le titre présente ce qui en espagnol est la marque du féminin.
Elisa Díaz Castelo (Mexico, 1986) a étudié la littérature anglaise à l’Université de Mexico avant d’obtenir sa maîtrise en Création littéraire à New York. Elle traduit de l’anglais en espagnol et collabore à diverses revues. Lauréate de plusieurs prix en poésie et en traduction, elle a publié Principia (2018) et El reino de lo no lineal (« Le règne du non-linéaire », 2020).

P R I N C I P I A

Sur le système du monde

Scoliose

À la recherche de sa forme
mon corps était distrait. C’est ça,
rien d’autre, asymétrie.
La petite erreur vertébrale,
le calibrage osseux,
la rotation spinale. C’est l’os
mal conjugué.
Manière de dire
qu’à douze ans
le corps est déjà fatigué.
C’est le tir manqué de mes os,
la flèche déviée.
Ce n’est pas comme cela devrait être, mon squelette
a voulu échapper un peu
à lui-même. On appelle scoliose
cette migration de vertèbres,
ces gonds défectueux,
ces os ambigus.
Cette épine
dorsale
bien enterrée.

À douze ans mon corps s’est renié.
Car l’arbre qui naît tordu, c’est à jamais.
Car mes os ignorent
le soulagement
de la ligne,
sa perfection géométrique.

Une courbe a grandi en moi,
une sinuosité,
un virage
au nom retors : scoliose.
Comme si en pleine croissance
le corps avait brusquement dit vaut mieux pas,
oublie, je veux grandir par en bas,
vers la terre
. Comme si dans mon squelette
la vie, asymétrique, s’était mise à douter
de l’ancrage des hanches,
mascaron bancal, échoué.

À l’interrogation blanche que dessine ma colonne
je ne sais que répondre. Et dans cette parabole de l’os,
de cette tendance erronée, de ce qui a grandi
de travers, de côté, en dedans,
sont déphasés
mon âme
et ses recoins. Mon corps :
parfaitement aligné depuis
sur le désir de mourir et de continuer à vivre.

Si les vertèbres – si le squelette le veut, se débat,
se détraque pour ne pas quitter le sol. S’il veut régresser
ou s’il se rétracte, doux rejeton de la terre rance,
pris soudain du désir aberrant de cesser de naître
vraiment, et d’un doute maladif
ébauché sous la peau, rampant.
Parallèlement.
Ce n’est pas ça,
ce n’est
pas ça
non
pas ça,
ce n’est pas là que ça prend fin,
où commence la douleur commence le corps.

S’il fait mal, s’il tremble, au coucher
une douleur en sourdine, une douleur vague, daltonienne,
si l’eau tiède et la natation, si la ceinture
en tant qu’os externe, corps retroussé,
si les facteurs de risque et l’inactivité,
si l’éboulement des os. Infime est
la déformation angulaire.
À douze ans mon corps s’est renié,
ce qui était tronc a voulu être racine.
C’est ça le dernier quart,
le mot épine, l’autre qui se courbe
au fond : scoliose. C’est le corps
qui m’a dit non.

Trou noir

Il était là
le cadavre du chien
au centre du jardin.
Sa mort nous a tenu en haleine
deux nuits de suite, brillant de soif
sous la lumière inutile de la lune.
J’imagine la scène depuis la fenêtre,
la lente transformation du corps
en matière, en os, en air
vénéneux. Les yeux fixés
sur son lent éloignement de lui-même,
implosion d’une petite étoile,
trou noir au cœur
du gazon, à exactement deux mètres
de l’oiseau de paradis,
attaché à sa tige et moribond,
interdit d’envol, sans pouvoir
larguer les amarres, se convertir
en oiseau charognard et se rassasier.

Là, au centre du jardin, a commencé le monde :
le chien m’a montré une autre temporalité, son affaissement
en lui-même et le fait criant
de la mort. Depuis,
ma vie rigoureuse, la spirale de mes jours à venir
tournent autour du lieu exact
de son corps. Et celui-ci avale mon passé,
dévore les travaux et les jours,
le jardin et la maison disparus depuis longtemps,
le déjeuner dominical,
le piano édenté et la grand-mère
assise devant sa coiffeuse avec ses parfums,
chaque flacon, chaque odeur noircie,
la vaisselle suspendue, gravitant
autour de la fantastique énergie de ce centre
où s’enfonce sans lumière toute ma vie
et les heures et les jours qui se sont enfuis
et les années qui me manquent
pour toujours.

Apocalypse

Je ne crois pas en l’Apocalypse, mais je ne vois presque plus d’oiseaux. Ils ont dû être réduits en cendres. Je ne crois pas en l’Apocalypse, mais la Terre finira mal : le Soleil moribond grossira jusqu’à l’atteindre. Hypertrophié, plus lumineux que jamais, il dévorera les planètes une à une. Peut-être est-il en avance, c’est peut-être ce qui se passe déjà. Il fait si chaud que les immeubles s’évaporent, les murs se transforment en air. Les mots se volatilisent, les syllabes sont abrégées. On est en train de vivre le mal gris, la demi-mort. Avec la sienne ma grand-mère a fait de même, elle en a fait cadeau à la flamme et elle est devenue cendre. Son cœur n’a pas duré longtemps, son sang rouge, ses yeux se sont évaporés. Ce que le feu touche, rapidement se transforme.
Enfant, j’aimais traverser la flamme d’une bougie avec le doigt. Ça ne me faisait pas mal. Ma grand-mère m’a surprise et ordonné de l’éteindre. Mais à la fin elle lui a donné son corps. À la fin tous finiront en poussière. Déchaîné, le Soleil enflera, nous lèchera de ses mille langues. Quand il parviendra à la Terre, nous serons morts. Mais peu importe. Notre planète ne pourra pas fuir : son orbite est trop constante. Sa proximité l’en empêchera. Ainsi a fini ma grand-mère dans mon dos : dans une chambre d’acier avant de n’être plus que poussière.
Nous tomberons dans le corps furieux du Soleil, c’en sera fini des mercredis, nous ne serons plus qu’une forme de combustion. Comme toujours. Je me penche à la fenêtre, le Soleil s’estompe. Rouge vif. Il n’y aura alors pas de couleurs, rien que la lumière.

La quatrième dimension

Je n’oublierai pas la mélodie empoussiérée
qui toutes les heures nous faisait sursauter
chez grand-mère. La pendule, sur le mur,
était une cigale faite d’alliages à bon marché.
Ponctuelle et stridente, à chaque heure
elle lançait en l’air ses notes humides
qui faisaient mal aux os, aux gencives.
Et sa lente chanson se mettait à vibrer,
mascotte moribonde, toujours
menaçant de s’arrêter mais continuant,
et j’ignore ce qui était le plus triste :
souhaiter qu’elle s’arrête ou craindre
que ça s’achève brusquement et qu’elle disparaisse.
Elle m’a appris que le passage du temps
est une question funèbre et que toute heure
est digne pour les adieux et les regrets.
Ce n’est cependant qu’à ce rythme explicite
que la maison se concrétisait,
se manifestait, enfin pleine de quelque chose,
même si ce n’était que du bruit, touchée
par les angles droits du temps.

Quand nous sortions le dimanche,
j’imaginais que la pendule
sonnait l’heure pour personne,
avec précision, et que la maison encore plus seule d’être là,
pleinement, en existait davantage
sur le bord de chaque heure,
comme le sable existe lorsque la mer se retire,
déposant les secondes sur les sièges de velours,
sur les fleurs délavées du couvre-lit,
chaque fois plus fanées,
sur les tableaux que plus personne ne regardait.
À chaque fois je voulais rentrer à la maison, pour qu’elle ne passe
pas ces moments toute seule, étourdie par le bruit,
habitée seulement par le temps, comme il en sera de l’univers
avec sa machinerie de lumière, ses nuages technicolor,
quand nous serons morts
tous et qu’il n’y aura plus personne pour regarder et le reconnaître,
pour compter et le traduire
en chiffres et en formules : il continuera, blindé,
avec ses engrenages d’orbites et les interminables années
des exoplanètes, il restera allumé,
difforme dans sa beauté, farouche et imperturbable.

Sur le mouvement des corps

Géométrie descriptive

Déplions la première équation : un après-midi, une embouchure,
leurs trois dimensions sur le papier disséquées
sous le trait du crayon, sa pointe de cendre.
Une lointaine journée décrite avec des lignes,
une journée de poussière et de vent, trafic et slogans – comme toutes –,
un polyèdre à la solidité platonique. La question est de nommer
ses couloirs rectilignes, de dénombrer les salles oubliées,
la courbure du sang sous la peau, la nervure de l’arbre.
On était en août : la lumière entrait obliquement par la fenêtre, je m’en souviens,
cristallisée et blessante, étincelante sur la montre que je portais,
toujours, au poignet droit. On était en août :
un nœud de lumière, une pièce de cuivre
sur le perron de pierre, dans la fontaine.

La prémisse essentielle c’est l’espace, ses trois dimensions
persistent : le sweater rouge oublié un jour,
la salle de classe, vide l’été, le bâtiment
immense et osseux sous le soleil
comme le cadavre d’un animal.
Quelle plénitude que celle des points, leur joie
d’à peine exister. La ligne avec sa rectitude enviable.
Et le robuste carré, chaque face diaphane sur le papier.

Je veux arracher de ces deux dimensions
la troisième, les frotter l’une contre l’autre jusqu’à ce qu’elles brûlent,
rien que ça : revêtir certain après-midi de cendre,
le soumettre à ses ombres,
contourner le temps.

Vie moyenne

J’arrondis son nom : trois ou quatre souvenirs.
Un chiffre qui tend à s’obscurcir.
Nom de bord et d’effort, nom de fond,
chant usé d’avoir été tellement écouté.
Dieu a déménagé. Il ne vit pas ici.
Ciel, terre, nous avons été trop lents :
fini le compte à rebours de l’enfance
et je ne me rappelle pas le nom de son chien
ni ce qu’il portait quand nous avons été trempés
sous la pluie tiède de Quérétaro.
Nos noms étaient
d’innombrables abeilles, un essaim ou un troupeau,
une multitude de sons, pas même
le lit ou l’embouchure, pas même l’eau.
Souvenir obstiné, élément
qui s’use en traversant le temps.
C’est la vie moyenne. Avec les siècles
même les éléments changent :
ils se perdent en partie, ils deviennent autres,
plus communs, plus stables. Presque tous
finissent convertis en plomb.
Il faut dire à l’alchimiste : laisse-lui le temps.
Restent la vie à rebrousse-poil et cette rue lointaine
où j’habite, restent les fruits mûrs
qui attendent à l’aube dans leurs cageots
devant le marché vide. Le présent
est un point aveugle, ce moment
de la nuit à mi-course où l’on ne sait pas
si tout est fini ou sur le point de commencer
à nouveau, encore une fois. Reste le mot de son nom :
un couteau de boucher tant de fois aiguisé
qu’il n’existe presque plus.

Zone habitable

À partir d’Antonio Deltoro

Où commence l’ici ? Depuis combien d’années,
de kilomètres ? Le nom de ta mère
et ta parole loin d’elle.
La frange de l’espace autour d’un astre
où il peut y avoir de la vie. Où termine
l’habitable ? La ville, ses grises arcades
et ses limites qui se défont.
La ville avec ses noms de rechange.
Ses maisons, tellement que tu ne les connaîtras pas,
rien que les portes, les murs.
Si vite s’achève la zone habitable.
Les rituels que tu ne partages pas :
l’amie qui ne se lave pas les mains,
l’homme qui ne pouvait pas dormir
sans chaussettes. L’homme qui t’a entretenue
des années durant il y a des années. C’est le passé
ombrageux, étranger, qui se transforme. C’est le chandail
favori que tu as oublié.
Le bouton perdu qui ouvre son œil vert
sur un trottoir. C’est la lettre d’amour
de deux inconnus. Nous ne sommes plus
nous. Ce qui s’est passé
n’est plus possible. Ce qui arrive
n’a pas de bouche. Tu ne pourras pas y habiter.
Parfois, même pas ton corps.
Tu te déshabilles dans l’obscurité
et les objets ne te regardent pas.
Tu ne t’appartiens pas. Tu es l’espace
que ton corps occupe, l’eau
déplacée dans la baignoire.
Chaque centimètre cube
de peau et de viscères. Tu es
à peine personne. Tu es, des années auparavant,
le peu de lumière qui pénétrait
par la vitre dépolie
depuis une cour intérieure.
Les meubles de rotin
et l’édredon bleu
esquissant des chaînes montagneuses.
Deux de ses doigts
dans ta bouche et le corps
te rappelant son étrangeté, son plaisir
étranger à la pensée. Le cœur
et son énorme bouffée de sang.
Mais cela non plus tu ne l’habites pas. Pas même
le vaste empire de tes années,
tous les oublis alignés, les dates
de la Révolution française, les noms
des Niños Héroes, chaque après-midi
dans la rue Higuera, la forme
de la clé. Et pas non plus le futur,
cet aveugle rageur qui marche
à tâtons. Pendant que l’autre
se déplace hors de la zone habitable
plein de sa mort, celle
que tu ne connaîtras jamais
et que tu n’auras pas à pleurer.

Dissertation sur l’origine de la vue

La première fois que tu m’as regardée de cette façon,
essayant de déchiffrer l’énigme de mon corps,
mon sang s’est soudain fait plus épais et j’ai senti ma peau
pleinement, à midi. Des années plus tard
j’ai su que nos ancêtres sous-marins
ont développé sur leur peau une paire de minces fentes
plus sensibles. C’étaient les yeux : deux trous noirs
dans lesquels le monde tombait. Ce qui était température
est devenu lumière, vue pour la première fois, traduite grâce au toucher.

Mais je le savais déjà d’une certaine façon.
Sans me le dire tu m’as montré
que regarder c’est toucher, une variante
qui n’a pas besoin
de proximité. Tu avais raison
dans mes mains, mes lèvres,
mes clavicules oblongues, le visible
et calme de mon corps. Tu me connaissais
à fleur de vue, d’un coup d’œil et sans le savoir,
c’est vrai, tu me touchais. Puisse cela te consoler.

Piscine vide

L’univers est une piscine
vide où les enfants jouent,
imitant les brasses intrépides
des nageurs
ou accrochés au bord, essayant
de faire connaissance avec l’eau malgré son absence.
L’univers est une piscine vide,
une forme au repos, quatre coins
faussement bleus qui ne contiennent
rien. En résumé,
un non-sens, oui,
et la volonté d’être là
mais ailleurs, au-dedans,
avec d’autres règles.

L’univers est ainsi, une piscine
en béton, pleine de lézardes.
Un trou bleu au centre du jardin,
abandonné au poids des heures,
au soleil qui fissure les carreaux.
Quel absurde dénivelé : toutes ces marches
pour arriver nulle part.
Quelles absurdes fondations,
du ciment, des carreaux. Absurdes,
ces enfants qui le soir observent la piscine
s’enfonçant dans l’ombre.
L’univers c’est cela,
un lieu sans lieu, un endroit à demi,
une tombe d’eau, d’années-lumière,
liée à son contenant.
Et il y a là et nous le savons
d’emblée quelque chose d’anormal.
Ce n’est pas qu’il n’y ait rien dans
l’espace auquel les limites donnent forme,
mais ce n’est pas ce que nous voulons. C’est le contour
irréprochable, impeccable, qui contient
ce ne-pas-être-ici de l’eau,
l’incision du manque et le désir
d’être dedans et de savoir
qu’il n’y a pas de dedans, ou pas celui-là
mais un autre.

L’univers est cette piscine vide.
Son troupeau de feuilles sèches
reste parfois en suspension, il forme
de fragiles constellations avec la poussière.
Dans la réverbération de l’après-midi, les débris
sont des étoiles désorbitées, moribondes.
Sédiment. L’univers est
cette piscine où pourrissent les feuilles
et se répand la puanteur de la catastrophe,
où s’éveille un rat mort
et les enfants ne peuvent pas le sauver.

L’univers c’est cela : cette façon
de se défaire de la forme : cette forme
sans usage ni satisfaction : rien qu’une cage
creusée dans la terre : une tranchée
d’air : ce désir d’eau : cette soif
sur la peau : ces envies
de ne pas croire en la gravité des choses,
de nager suspendu à un temps double,
trouvant un corps sans corps.
C’est cela, savoir que ça ne se passe pas ainsi,
que la gravité existe,
et c’est grave de vivre dans cette maison
avec cette piscine, c’est grave
de la regarder tous les jours et d’apprendre que le vide
a aussi une forme, itinérante.

Carte des corps invisibles

Il y a des étoiles qui sont des actes manqués. Des étoiles qui ne sont jamais parvenu à l’être, qui ne sont jamais devenues elles-mêmes. Le fait d’être trop petites les en a empêché. Le fait d’être trop denses en a empêché la lumière : elle est restée tranquille au centre du corps. De petits astres d’ombre peuplent le vide. Personne ne les voit et pourtant, absorbés en eux-mêmes et denses, extrêmement lourds, ils valsent en déséquilibre dans l’espace. Ce sont les fœtus insomniaques de l’univers. Ils sont presque ce qu’ils seraient, mais ils s’abstiennent. Dans le rêve elle avait une tumeur aux ovaires, me disait ma mère en murmurant. Un corps qui était mien avait grandi en moi. C’est l’enfant que je n’ai pas eu, me suis-je dit. En ce même instant, et bien que personne ne les regarde, ces astres brillent de leur faible lumière. Beaucoup sont mauves, rouges, vibrent avec des tonalités éteintes, dans le lointain, invisibles. L’un d’entre eux se balance près du système solaire. Nonchalant. Revêche. C’est l’enfant que je n’ai pas eu, me suis-je dit. Ils tournent et sont pleins d’os, à la recherche de planètes qui les adoptent, désirant être le centre de quelque chose. Peut-être sommes-nous tous un peu comme eux : un avortement de nous-mêmes, une étoile défaillante. Ils sont restés à quelques mètres de leur nom. Ils n’ont pas pu briller et se consumer. À la place, ils se rident comme un fruit dans le réfrigérateur, se concentrent dans leur propre corps, se refroidissent. Nombre d’entre eux ont la température de la peau humaine. Dans le rêve, ma mère me disait le nom, ce qui était presque son nom, mais je ne l’entendais pas. J’ai rêvé du procédé, de la rectitude codifiée du couteau, de la colombe noire, du corps qui se limite à devenir corps et qui brille dans sa pénombre. Une tumeur est peut-être un enfant qui ne naît pas, un corps au-dedans. Un enfant qui insiste. Un système défaillant. Dans le rêve, on me donnait la ronde tumeur et je la tenais dans mes bras. Nous sommes ce que nous avons failli être, ai-je dit. L’enfant que je n’ai pas eu. Aussi. Quelque part, son corps sans brillance, rondelet comme jamais à cet âge-là, ayant grandi mais sphérique et précis, à peine tiède. Ma vie est la carte de son absence. Une constellation d’étoiles interrompues qui insistent.

© Philippe Chéron _ 14 avril 2021
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