Œuvres ouvertes

Aurelia Cortés Peyron : Quelqu’un a vécu ici

Une métaphore de la notion de foyer, de l’habitat

Les années d’études passées aux États-Unis ont représenté une rupture fondamentale et formatrice pour Aurelia Cortés. Après avoir vécu toute son enfance et son adolescence à Mexico chez ses parents de manière très stable, elle a connu l’expérience du déménagement en Californie, chose beaucoup plus courante qu’au Mexique. De là un de ses thèmes favoris : la maison, le foyer, la présence et l’absence. Elle a en outre été frappée par le contraste entre, d’une part, le monde beaucoup plus académique, respectueux, solennel de la tradition universitaire mexicaine et, de l’autre, la bien plus grande liberté de création du côté américain, où le fait de bousculer les conventions, de remettre en question la génération précédente (parfois assez brutalement) lui a semblé être vécu comme tout ce qu’il y a de plus normal : William Carlos Williams, par exemple, y est considéré – raconte-t-elle – comme un viejito (« petit vieux »), alors qu’au sud de la frontière c’était encore il y a peu une référence pour la modernité poétique. Aux États-Unis la recherche de « nouveauté », d’expérimentation technique serait ainsi devenue une sorte de norme, et en conséquence la poésie lyrique y apparaîtrait presque comme originale, subversive… (Cela dit, les toutes nouvelles générations mexicaines, et latino-américaines, tendent chaque fois plus vers ce modèle américain – perçu comme « d’avant-garde » par certains.)
D’autres caractéristiques de son œuvre sont, entre autres, le goût pour la solitude en contradiction avec le besoin de communication, ainsi que la nostalgie, la fascination pour la brume, l’éphémère, le fugitif, la disparition (« Il m’interpelle de loin ce souvenir / de quelqu’un d’autre qui a vécu et que je fais revivre »), ou bien l’interrogation sur la matière et le vide, ou encore la méditation sur la mort.
Aurelia Cortés (Mexico, 1986) a obtenu sa licence en lettres hispaniques à l’Université nationale du Mexique (UNAM), et sa maîtrise en création littéraire à l’Université de San Francisco. Poète et traductrice, son premier recueil a été publié en 2018 en édition bilingue Alguien vivió aquí / Someone Lived Here.

Funambule

J’aligne mes pas sur la corde,
je parle pour moi :
je tremble dans l’espace vide
entre le pied gauche et le pied droit ;
seules restent les empreintes en l’air,
rien que la trace
des vocales et d’autres sons
qui basculent, perdent le fil,
sans filet pour les retenir.

Je suis le chemin
tracé du matin au soir
parsemé de signaux lumineux :
ne marche pas ici, fais une pause,
enfonce ton pied dans le sable qui se creuse,
saute agilement, avance, galope ;
et maintenant tais-toi, attends.

Bourrasque, oiseaux étranges,
ne me distrayez pas, enchanteurs,
ne me distrayez pas,
images surgissant de partout,
réflecteurs en haut du chapiteau,
vrillettes tout autour,
visages rouges d’attention :
que votre souffle ne tende ni ne distende ma corde,
que chaque pas suive le rythme de ma voix,
ne me ligotez pas, rubans multicolores,
ne m’enfoncez pas, Stygiennes mentales,
abîme irrémédiable :
cédez le pas à ma marche suspendue, fredonnée en ligne droite.

Légèreté

Je flotte
en conversation avec l’eau,
enfin
l’eau est nuit
une main sidérale qui me soutient
je suis une planète
une pierre lisse
et à chaque révolution
je me dévie de mon orbite
de quelques centimètres,
inhabitée
je peux voir dans l’obscurité
des comètes déchirées
des météores
des débris.
Je peux parler avec les morts dans leur langue.

Par la fenêtre

J’ai voulu que de violents déluges
effacent les chemins
parcourus des heures durant,
qu’ils effacent tous les visages,
les rendent lisses,
tronqués, sans nom,
en ruines,
comme des cités oubliées ;
et que des orages bibliques
lavent les bâtiments
jusqu’à les démolir
et percer leurs âmes poreuses
pour les laisser reposer à la fin
horizontalement.

J’ai voulu
la perdition de tout ce qui est solide
face à l’avancée sonore de l’eau,
voir tout se perdre
dans le crépitement
de l’eau en flammes
– l’eau est un incendie
plus lent,
une note soutenue.

J’ai regardé par la fenêtre
plusieurs fois
sans que rien n’arrive :
chaque nuit la ville dormait
submergée,
j’ai vu ses côtes gonfler et céder,
j’ai vu les lumières s’accommoder
sur son dos de poisson abyssal.
Mon souhait était la marque de mon souffle
sur la vitre,
l’éclat d’un éclair
invisible.

Notes pour un premier brouillard

I
La brume est un gisement minéral :
cachée dans ses entrailles
la veine de l’oiseau
dont la plume révèle
le cœur.

La brume rend blanc et noir
le vert et le bleu ;
la vapeur, le tiède et le froid
sont la même chose dans le brouillard.

II
Je m’éveille à une lumière plus brumeuse
où le rêve congelé
jaillit et revient,
laiteux dans quelque flaque d’eau
et limpide dans les yeux.
Mes pas sur le gazon mouillé
ne laissent presque pas de traces,
ils ne font que frôler l’ouïe aiguisée
de l’aube,
les oiseaux dans le ciel ne s’écoutent
qu’entre eux, la mousse
se parle en rêve.
La vapeur émerge de la terre
comme une seconde atmosphère,
plus petite.

Je m’éveille ombre,
pierre grise
polie par un ciel qui s’éloigne
dans l’aveuglement feint
d’un horizon qui se cache.

III
La forêt délavée
toujours en décomposition :
c’est ainsi que le lichen pousse
sur le souvenir muet
d’une scène :
la fenêtre en bois
d’une maison qui n’existe plus
repose sur ses fondations,
là où maintenant passe la route.

Il m’interpelle de loin ce souvenir
de quelqu’un d’autre qui a vécu et que je fais revivre.

Je te regarde à travers mon feuillage

Tes pensées, rapides hirondelles en piqué,
traversent l’espace et découpent
plusieurs possibilités simultanées
au-dessus de toi pendant que tu marches ;
sûres d’elles, quoique fragiles
dans leur frénésie,
il arrive parfois, quand s’élève
une colonne de vent
soutenant une coupole provisoire,
que leurs ailes se déploient
comme des mouchoirs
et laissent leurs fils en suspens.
Puis elles font leur nid
dans le cercle étroit de ton front.
Je suis tranquille. Je te regarde
– obliquement –
à travers mon feuillage.

Décalage horaire

Deux heures en moins dans ton fuseau horaire.
Le jour ne s’y est pas levé que mon soleil est déjà brouillé
par tant de bâillements et de voitures :
tes rues et leurs vitrines sont encore fréquentées
quand mon chemin est semé
de pas obscurs et de façades aveugles.
Nos ombres se poursuivent
entre une marque et une autre
sur le mètre à ruban du jour
et nous ne nous parlons que par signes.
Deux heures c’est peu, presque rien,
on les remarque parfois.
Je me réveille avant toi
et une lumière reste allumée
pendant que je dors à moitié :
que je m’avance ou que je patiente,
j’attends ton sommeil pour dormir profondément.
Deux heures c’est peu, on les remarque parfois,
quand je traverse la ville du nord au sud
et ne progresse que de quelques centimètres
sur la carte.

Prière

Si je dois faire mes adieux
à tous les planchers qui ont accueilli mon poids
ainsi qu’aux escaliers qui m’ont permis
de rentrer chez moi tous les soirs,
si je dois m’en aller vers l’inconcevable du temps,
qu’il reste une marque d’où je suis partie,
une trace de chaux sur le pavé.

S’il me faut dire adieu,
que mes adieux montent dans le matin
comme herbe persistante entre les dalles,
que mes yeux restent ouverts pour parcourir
sans corps maintenant les rues
tandis que les autres continuent de dormir :
que reste ouverte la grenade
de sang libérée du nœud
rouillé du caillot.

Si nous devons nous éloigner les uns des autres
et chacun de soi-même,
que dans nos viscères plonge une racine ne délaissant
ni l’humidité nourricière ni la pierre stérile.

Quand se manifesteront les pressentiments
au plus profond de la terre
et que se dresseront de nouvelles cordillères,
puissent subsister les vestiges les plus brillants,
et s’éclaircir les veines impensées.

Que les pointes du souhait ne crispent pas ma poitrine,
que les mots inexprimés ne salissent pas mes lèvres.
Que reste silencieuse la salle de cinéma,
que seul demeure le grésillement de la radio.

Si je dois laisser en arrière les couloirs
les chemins et les rues pavées
qui se défont dans leur delta ;
si tous les pas doivent abandonner leur écho
et l’écho se défaire dans l’inconscience,
si les échos endormis sont amortis
en devenant neige,
et si la neige n’apparaît qu’en rêve,
silencieuse et bienveillante ;

si je dois sommeiller sous une pierre,
si je dois me résigner à ne plus dessiner
les images qui filtrent à travers mes paupières
et transparaissent à toute heure
quand le soleil se montre, si je dois me conformer
à tracer les cartes sans boussole
et me déplacer entre les ombres sur la page vide,
si je dois me contenter d’écouter
une fois seulement chaque note
pour ensuite oublier ses modalités,
qu’il y ait avant ça une baie, un très vieux rivage
où nous puissions marcher,
où les nuages ne soient pas des signes
du temps qui passe,
où les maisons aient des fondations
comme des ossements de baleine :
que restent les soirées de lumière fraîche et de haut front
avec des volcans à l’horizon
et que perdurent nos mains fossiles
au pied d’une montagne.

Ville de brouillard

I.
Un jour semblable à un tunnel gris
tu es parti avec la fixité de celui qui reste,
ombre qui abandonne
la symétrie.

J’ai patiemment traversé les nuages,
flèche immobile,
je me suis fait une petite tache,
j’ai pleuré sans me faire remarquer.

L’espace entre nous s’est tendu,
la ville a rapetissé :
d’en haut
j’ai vu le brouillard troubler la lumière,
tisser sa toile entre les immeubles,
t’y enfermer.

Le brouillard empêche le voyage du regard,
il le protège de ce qui est au loin.

La carte de tes pas réverbère
comme la guirlande de l’escargot sur le gazon.
Léger, l’avion traverse le ciel
sans que tu puisses le voir.

II.
Les mots que tu as prononcés
sont maintenant des lieux, des maisons
toujours en construction, des coins de rue
vus du coin de l’œil
où nous n’avons pas tourné ;
tes mots transparaissent
comme un second paysage
sur la même photographie.

III.
Ta ville me laisse de fortes pentes à monter
et des descentes galopantes,
les traces lumineuses de ta voix.

Elle a des fenêtres comme des rivières
et des stores,
des fenêtres comme des ponts,
des bâtiments qui serrent
la main tendue du ciel.

Dans ta ville il y a de la place pour deux trains,
deux mains dépareillées
et les maisons étrangères qui nous habitent.
Non loin il y a toujours une autre ville
aux larges avenues :
l’herbe y pousse entre les dalles, hypothétique
ville entrevue, qui n’est ni à toi ni à moi.

Considération lucrécienne
ou l’indifférence de la matière

Si quelqu’un a vécu ici il n’y est plus :
le bois, qui parfois grince sans raison,
ne le remarque pas,
le lit désoccupé ne sait rien,
les murs, qui dorment debout,
ne se questionnent pas
et les vêtements conservent son odeur,
sans le savoir, dans quelque repli.
L’atmosphère tranquille ne le remarque pas,
ne pas rencontrer
ce halo compact de tiédeur
ne l’étonne pas.

Ici quelqu’un a vécu :
la matière l’ignore
qui passe si vite
de la chair à l’humidité à la glaise à la terre,
de souffle à brise à brin d’herbe,
poussière dans l’œil,
de voix à libellule en vol.

Quelqu’un a vécu ici
en s’appropriant les objets,
sans jamais penser que ses affaires
pourraient lui survivre :
sous le même toit d’autres s’en serviront
avant de les laisser tomber de leurs mains
à leur tour,
et de livre à moisissure à jeune mousse
iI n’y aura rien d’autre
qu’un vide s’ajustant
au seul vide auquel il s’additionne ;
il n’y aura rien d’autre
que l’espace entre les particules
se transformant toujours
en mouvement, en orbite
solitaire sans souvenirs.

Alors comme avant
il y aura de l’espace,
la possibilité de glisser dans l’eau,
des tunnels ouverts entre les molécules
du solide, liquide ou transparent :
comme avant que son corps
emplisse la maison de ses pas,
comme avant même qu’une substance
lumineuse et mobile
emplisse son propre corps,
il y eut de hautes herbes dans le terrain vague,
ainsi
après
il y aura de l’espace
sans que la matière le perçoive,
plus d’espace et son vide
restera relié
par la simple trace des attaches
et le chèvrefeuille poussera de nouveau
sur le mur de la cour.

Considération agnostique

J’avais dix ans lorsque j’ai eu l’idée
qu’après la mort
il ne pouvait y avoir que la décomposition
patiente, irréparable des corps,
que les muscles tenseurs des grimaces
et des expressions accompagnant chaque visage
un beau jour se démarquaient : moins que glaise
ils se distanciaient,
je l’ai découvert dans la vie des jardins,
dans chaque larve, dans l’inertie des meubles,
j’ai senti le vent dans l’imperceptible brèche
entre ce qui est vivant et ce qui vient juste d’être rejeté ;
dans l’écorce des arbres
a proliféré la maladie colorée du lichen,
sur tous les troncs et les façades se sont propagés
les visages de ce qui m’abandonnait à toute heure,
quelque chose fermentait dans l’humidité chaude
comme une amitié trahie ;
le règne sans substance des matinées,
le soleil dominical et le gazon des cours de récréations
sont devenus toundra et marécage,
certitude de la matière, la plus aiguë certitude de son absence ;
pas une parole enchantée ne s’incarnait,
pas un son des lèvres ou des yeux
n’était doté de vie
en se limitant à la dire ;
au milieu est resté un couloir
chaque fois plus fréquenté ;
les nuits ont semblé être moins noires,
plus ponctuel le lever du jour,
moins bleue l’agonie des après-midi ;
quelque chose s’est brisé
quand se sont tues les voix des animaux et des choses :
les âmes n’ont plus transmigré dans les objets,
et pas non plus dans chaque ligne sur le cahier d’exercices.

Fermer les yeux a signifié me savoir
si faible que mon corps, transplanté en terre,
n’aurait pas de nouvelles racines.
Fermer les yeux a signifié séparer le dehors du dedans,
parler toute seule n’a signifié que parler toute seule,
lorsque j’avais dix ans
et que j’ai eu l’idée que chaque corps était une maison
d’où tout le monde sortait,
et que j’ai imaginé de très longues rues
aux abords de la ville
où les maisons vides
se multipliaient profusément vers l’horizon.

Considération non lucrécienne

La nuit change de latitude,
c’est un manteau continu et cela ne l’ennuie pas
de prolonger la baie du ciel ;
le ciel rêve éveillé
et la pierre est pierre :
je végète dans le vide et oui l’inexistence
m’angoisse parce qu’avant j’étais
horloge de sang,
eau trouble et aveugle contre le barrage
jusqu’à ce que rien ne s’oppose
et que le torrent éclate en sanglots
et le sanglot a peu duré.

Obstinée plante grimpante,
je persévérerai dans l’intégrité
de mes molécules, dans la ponctualité
de mes rythmes circadiens
et de leur détérioration ;
je fus un nid de chair,
une coupole suppliante dans mes paumes,
prolifération d’oxygène dans ma poitrine,
fraîcheur de sous-bois à la brune ;
à présent je suis une fenêtre fermée,
une pièce détachée
perdue dans le dernier déménagement.

Ce n’est pas du même néant dont je me souviens :
ce n’est pas comme parler sans voix dans la plaine
ou nager en rêve,
cela ne me rappelle pas la vie microscopique
de ce qui naît à toute heure,
on n’entend même pas
le va-et-vient du placenta,
cette inexistence ne ressemble à rien,
il n’y a pas de centre où chercher la palpitation,
il n’y a pas d’espace propageant ma chaleur
et si je parle je ne m’entends pas.

Le retour ne me console pas
s’il n’y a pas de patrie
(dans ma patrie je reste vivante).
Je refuse de ne pas exister,
je marche en cercles
et le cercle n’est pas Dieu
et je ne trouve pas sa métaphore.

Je végète dans le vide et oui je m’angoisse
parce qu’avant j’étais
chair repliée sur elle-même en pétale,
oiseau endormi dans la fronde,
et maintenant je ne trouve pas
entre une particule et l’autre
le chemin parcouru, transparent,
qui me mène à la porte de chez moi.

Rêve en deux couleurs

Le noir engendre
le gris intermédiaire des nuages,
l’écume indécise
et les veines d’un galet
comme un œil endormi
au fond d’un plan d’eau ;
le gris de la cendre
qui émerge sur la rive,
son froid platiné sur le sable :
la couleur même d’un jardin incinéré.

Le bleu arrive
longtemps après, mais avant
la nuit.

Je ne vois que des images
sans fils ténus les reliant.
Je ne rêve pas en bleu,
je me souviens en bleu du rêve.

© Philippe Chéron _ 4 juillet 2021

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