Œuvres ouvertes

William Carlos Williams | Korè aux enfers - Improvisations (I)

traduction d’Auxeméry

I

1


Les idiotes ont de grosses matrices. Pour le reste ? – voici de la menthe poivrée, si l’on en sait l’usage. Mais le temps n’est qu’un menteur, lui aussi, et suivez le mur, là-bas un peu plus loin : si les mûres sont amères il y aura des champignons, des ronds de sorcières de champignons dans l’herbe, les plus doux des fongidés.

2


Ceci, tel quel : Jacob Sacapou, cheveux blancs, barbe sale, puant, œil bigle, langue bègue, voix de fausset, dos voûté, genou en boule, ventre creux, morve au nez – à l’article de la mort –, on l’a découvert couché dans les herbes "juste au-dessus du cimetière". "Comme qui dirait qu’il avait roulé sa bosse dans les prés pendant quinz’ jours." Godasses tortes, devenues d’incroyables lys : moulues aux orteils, aux talons, dessus, dessous, partout. Ah, mauve, reine des prés, à la fin je te tiens ! (Soucis morts et pourris – un arpent de soucis ! Soucis d’or, non ?) Ah, les nuages vont toucher aux confins du monde et la grande mauve rose est là toute seule au milieu des roseaux, perdue sous les roseaux humides et – un placard plein d’habits et de bonnes chaussures et les deux vaches de la-fille-à-not’-maître-quand-j’avais-la-trentaine, je devais m’en occuper, et une chambre où passer l’hiver au coin du feu –. J’aimerais mieux nourrir des porcs en Lunarchie et mâcher des racines d’acore et casser des pinces de crabe au coin du feu : avec l’âge, les démons – envolés !

3


Dites-moi donc, par exemple : "Nulle femme ne veut venir s’encombrer d’enfants dans ce pays ” ; – parlez-moi de votre Amsterdam et des tabliers les plus blancs et des boutons de porte les plus brillants de la Chrétienté. Et je vous répondrai : "Boutons de porte luisants et pas de porte bien briqués ont ouï chansons de femmes de chambre au lever du soleil et – chambrières sont désirs. Désirs de qui ? Ha ! les noirs canaux sifflent, sifflent pour qui veut traverser vers l’autre berge. Restant ainsi mains dans les poches, appuyé contre mon lampadaire – pourquoi – je mets des malédictions sur les lèvres d’une gouge et sa fille à son bras le sait mieux que je ne pourrais vous le dire – mieux vaut rougir et voilà tout, que de ressasser ensuite.


En Hollande au point du jour, par un clair matin de printemps, on voit les femmes de chambre battre les tapis devant les petites maisons de la ville – disons Amsterdam –, balayer, briquer les marches de l’entrée et polir sonnettes et boutons de porte. La nuit peut-être y aura-t-il une vieille femme, une enfant sur le bras, qui fera signe et sifflera de l’autre côté d’un canal vide vers quelque promeneur attardé marchant sans but clopin-clopant sous les lampes à gaz.

Avant-propos



Premier livre notable de William Carlos Williams, alors âgé de trente-sept ans, Korè aux enfers parut à Boston en 1920, après une décade d’écriture qui ne laissait guère présager l’émergence de cette œuvre à bien des égards atypique, sans réel équivalent dans le parcours de son auteur. Trois ans plus tard, Williams publiera Spring and all, le livre majeur de ses années d’apprentissage : indépendamment des proses décousues qui le ponctuent, poursuivant les déviations syntaxiques amorcées dans Korè, c’est ce nouveau recueil qui va véritablement inaugurer la révolution métrique dont il sera, aux côtés de Pound, de cummings et de quelques « objectivistes », le principal instigateur. Et l’artisan le plus lucide.

*


Korè aux enfers ne relève pas exactement de la même approche, ni du retournement prosodique auquel le travail de Williams reste à nos yeux lié. Intégrant déjà l’éclatement des formes littéraires traditionnelles (en Amérique comme en Europe, la poésie s’écarte alors « définitivement » d’une stricte logique de représentation) mais traitant son matériau dans toute son épaisseur, comme s’il s’agissait d’une plongée onirique dans les diverses strates du langage, l’ouvrage présente plus de similitude, vu d’ici, avec l’écriture automatique alors naissante – celles des Champs magnétiques notamment – qu’avec le paysage poétique anglo-saxon (y compris moderniste) dans lequel il donne l’impression d’avoir surgi comme une mauvaise herbe, ou un chardon.
Disons, pour simplifier, que c’est un livre plus dadaïste qu’imagiste. Et souterrainement plus proche du Ka de Khlebnikov, voire du Trilce de Vallejo, que du Prufrock d’Eliot ou du Properce poundien…
Les choses ne sont évidemment pas aussi simples et la longue préface datée de 1918, qui sonne comme un manifeste poétique anticipé – Williams y désignant sans faillir, quitte à les réfuter, ses contemporains majeurs – est là pour nous le rappeler : Korè n’est nullement un détour incongru, une greffe vaguement exotique dans son œuvre. Il s’agit plus précisément d’un essai de voix, au temps des fondations, d’une incursion sur un terrain que la poésie américaine, au bout du compte, délaissera très vite – la recherche d’un « poème en prose » à la fois visionnaire (quant aux images) et formellement morcelé, selon le double héritage que Williams revendique ici clairement, entre figuration et abstraction : celui du grand cycle lyrique des Improvisations de Kandinsky, à l’ombre ou plus exactement à la lumière des Illuminations rimbaldiennes. Expérience peu tentée chez nous, de ce point de vue.
Le résultat est pour le moins inattendu, comme on pourra le constater. Et si le livre paraît à ce point inclassable – bien que sa liberté discursive et syntaxique anticipe sur une part non négligeable du travail de Williams dans les années 20 et 30 (que l’on relise, sous cet angle, les proses tout aussi débridées du Grand roman américain ou de A Novelette) – c’est qu’il s’inscrit aussi dans l’effort « destructeur » et expérimental qui travaille alors l’ensemble des poésies occidentales, que ce soit sous l’étiquette futuriste, expressionniste ou dadaïste.
Incipit d’une œuvre alors en gestation (bien des années plus tard, Williams se réjouissait encore que le frontispice de l’édition originale ait représenté un ovule entouré de spermatozoïdes…) Korè aux enfers n’en est étrangement ni la préface ni l’esquisse, ni même l’anticipation. Mais bien plutôt la matrice – le grand lac intérieur strié de lumière et de nuit où l’auteur reviendra puiser comme à sa source fondatrice, sans jamais la reproduire à l’identique : recouvrant et redéployant tour à tour ses « images profondes » (pour reprendre le terme de Jerome Rothenberg) selon une approche de plus en plus marquée de préoccupations formelles, acharnées à l’édification de cette prosodie nouvelle que l’Amérique, muettement, nous aura réservée comme un don – invisible ou secret.

*

Ce livre essentiel du premier modernisme anglo-saxon voit le jour en français avec huit décennies de « retard ». Nous aurions pu perdre un peu moins de temps, Auxeméry s’y étant attelé voici plus de vingt ans… Il me paraît presque superflu de souligner la qualité de sa traduction : sa sincérité, sa « subjectivité », son implication. Il n’était pas évident, loin de là, de restituer dans notre langue le ton tour à tour ironique et grave, elliptique et dense, fébrile et éclairé, de ces proses genèses, plutôt que de jeunesse. Comme ses versions de H.D., de Reznikoff ou d’Olson (il serait temps que les Poèmes de Maximus trouvent enfin leur éditeur) la Korè aux enfers d’Auxeméry est d’abord, ainsi que toute traduction devrait l’être, un imprévisible, un inexplicable poème français.

Yves di Manno
Rochefort, août 2001


Avertissement

Il nous a semblé que le texte du Prologue [1] de l’édition de 1920, rédigé en 1918, devait revenir compléter le texte de Korè aux Enfers, avant l’introduction de l’édition de 1957, qui l’écartait : toute la saveur très spéciale, toute la chair si vivante des mots de ces poèmes en prose est déjà sensible dans ce prélude, qui est à bien des égards aussi un véritable manifeste. Nul doute, alors, que quelques esprits curieux d’aujourd’hui trouveront à faire leur miel de ce texte si manifestement daté en son temps, et par là si précieux, et si présent aussi, cependant.

Toutes les expressions en italiques sont en français ou en espagnol, selon le cas.
Quelques sic ! du traducteur, en bas de page, dans le cours des Improvisations elles-mêmes, signalent des curiosités orthographiques.
Nous n’avons donné pour le prologue qu’un nombre limité de notes, où cela nous a semblé indispensable. Pour l’essentiel, les fervents de W.C.W. sauront à quoi s’en tenir sur l’identité de tel ou tel personnage de la vie littéraire ou artistique des débuts du vingtième siècle.
Nous avons tenté de conserver au mieux le rythme de la phrase de l’auteur, ainsi que son système de ponctuation, et donc l’aspect tendrement inquiet – ou étrangement, ou ironiquement, bienveillant – de sa syntaxe, toujours précise, efficace, mordante.

Le traducteur remercie les amis qui lui ont fait part de leurs observations.

Ajoutons enfin ces quelques lignes tirées d’un paragraphe tiré de I Wanted to Write A Poem . Elles complètent la préface de 57.

« Je n’avais pas de livre en tête quand je me mis aux Improvisations. Pendant un an, je pris l’habitude, en rentrant à la maison et peu importait l’heure, d’écrire quelque chose avant d’aller au lit. Et j’écrivais, j’écrivais, même si ce n’était que quelques mots, et à la fin de l’année j’eus 365 petits récits. Même s’il ne me venait rien à l’esprit du tout, je couchais quelque chose par écrit, et comme bien on pense, certains de ces comptes-rendus n’avaient aucun sens et furent écartés au moment de publier. Il y avait en eux plus ou moins un reflet des événements de la journée, et de mon implication en eux. Certains étaient inintelligibles pour un tiers et je vis que je devrais en donner la clé. Je procédais à tâtons pour trouver le moyen d’insérer ces gloses quand je tombai sur un livre que Pound avait laissé à la maison, Varie Poesie dell’Abate Pietro Metastasio, Venise, 1795. Je suivis la méthode utilisée par l’Abbé : je tirai un trait pour partager ma matière. D’abord les Improvisations, des propositions plus ou moins incompréhensibles, ensuite le trait de séparation et, en italiques, mes gloses sur les Improvisations. Le livre fut divisé en chapitres coiffés de chiffres romains, chaque Improvisation étant numérotée en chiffres arabes…
Je dois le titre à Pound. Nous avions discuté de Korè, l’analogue grecque de Perséphone, de la légende du Printemps enlevé et emporté dans l’Hadès. Je me voyais en Printemps, pas en Perséphone ! – et je pressentais que j’étais sur le chemin de l’Enfer (mais je n’étais pas allé très loin). Voilà ce que tentaient de dire les Improvisations. »

Rocca Fortis, août 2002
Auxeméry

© William Carlos Williams _ 18 mars 2022

[1Prologue que WCW considérait lui-même comme un épilogue, et que nous reprendrons à la suite de Korès aux enfers.