Œuvres ouvertes

William Carlos Williams | Korè aux enfers - Improvisations (II)

traduction d’Auxeméry

II

1

Pourquoi pousser plus loin ? On pourrait sans contredit rectifier le rythme, vérifier tous les détails et parvenir enfin à la perfection d’un lys tigré ou d’un bouton de porte de porcelaine. On pourrait s’élever tout entier hors du commun, être l’honnête successeur de – l’homme dans la lune. Au lieu de briser les reins d’une expression de consentement pourquoi ne pas tenter de rester dans la roue – approcher la mort au pas, embrasser tout le décor. Il y autant de raison d’en passer par ici comme par là et puis – on ne sait jamais – peut-être ramènerons-nous Eurydice – cette fois-ci !


Entre deux forces en présence il peut se produire à tout moment cet instant où la tension est égale des deux côtés, si bien que d’une forte poussée résulte une grande stabilité, donnant ainsi l’image du parfait repos. De même il peut se faire qu’une fois en chemin la fin revienne chevaucher le commencement et qu’il en résulte un coup d’arrêt. A ce moment-là le poète se dérobe au destin qui l’invite, lui, oubliant les rythmes délicats de la parfaite beauté, préférant se souvenir des coups brutaux de la bonne et de la mauvaise fortune.

2


Ay dio ! Je pourrais en dire tant et plus s’il n’y avait ces chansons qui tournent, virent, fusent dans tous les sens. Un pas, et tangue le carrosse, vous voilà les quatre fers en l’air. Prenez par là ! et – vous vous embourbez jusqu’aux hanches. Et c’est la faute de la lumière, aussi : quand les yeux se font oiseaux-mouches, qui les liera d’un fil de plomb ? Mais ce sont les airs qu’ils visent par-dessus tout, – s’envoyer voltiger en haut des arbres. Et sifflez donc ! qui interdirait aux feuilles de pulluler ; de se plier vers l’est dans leurs jaquettes galonnées ? C’est entendu – mais il y a bien peu de réconfort sur les branches nues quand le cœur n’y est pas.


Le désir de l’homme est de suivre sa voie afin de conquérir tel ou tel sommet. Mais contre lui se jette, semble-t-il, un essaim de diables sauteurs. Ce sont ses compagnons constants, ce sont les images amicales qu’il a fait naître de son esprit et qui l’invitent à se reposer et à folâtrer selon d’obscures raisons. L’homme étant à demi poète est abattu et aspire à se délivrer de son tourment et de ses tourmenteurs.

3


Quand vous pendez vos habits sur le fil vous ne vous attendez pas à voir le fil se rompre et vos habits traîner dans la boue. Pas plus qu’il ne faudrait s’attendre à garder les mains propres quand on les fourre dans une poche sale. Cependant et bien sûr si vous travaillez au marché, avec le poisson, les fromages et le reste qui vous passent par les doigts à chaque minute tout au long de l’heure, vous n’allez pas laisser tomber votre affaire et compter manipuler un panier de dentelles fines sans au moins vous essuyer à une serviette, aussi souillée soit-elle. Alors comment vous attendre à ce qu’un fin filet de mots vous suive dans les recoins intimes de cette danse sans – oh, venez, allons faire un tour ensemble dehors un moment d’abord. On doit se garder de beaucoup de secrète arrogance avant de voir ses pas s’accorder à ces mesures. Il y a, voyez-vous, un fossé entre nous. Vous pensez que vous pouvez en sautant vous dispenser de caresses grossières avec ces créatures et d’un geste vous défaire de tout ça et puis venir valser, pur argent au bout de mes doigts. Ah, ce n’est pas que je ne vous attende pas, toujours ! Mais mon cher camarade – vous vous êtes épuisé sans dessein, vous êtes – Ecoutez ! voilà la musique ! D’où vient-elle ? Quoi ! De la terre ? Est-ce là ce que vous me prépariez ? Ah, bonsoir, j’ai rendez-vous à la pointe des trois bouleaux. Encouragé vos musiciens * ! Dites-leur de jouer plus vite. Je vais revenir – plus tard. C’est gentil à vous. – Et moi ? il me faut danser avec le vent, fabriquer mes propres flocons de neige, siffler un air de contrepoint, suivre ma fugue ! Alors hourra, pour la danse du banc de mousse bleue ! Hourra donc, pour la mazurka de la bûche creuse ! Et hourra, pour la danse de la pluie dans les arbres froids !

* Sic ! (ndt)

© William Carlos Williams _ 25 mars 2022