Œuvres ouvertes

William Carlos Williams | Korè aux enfers - Improvisations (IV)

traduction d’Auxeméry

IV

1

Mam’zelle Beaujour, Mam’zelle Beaujour, revenez, mais revenez ! Faites glisser vos habits ! – le cliquetis de ces petits ornements de coquillage attachés avec tant d’adresse – ! Les rues se blottissent dans leurs couvertures. Elles sourient les yeux fermés. Je me suis approché par deux fois de la lune depuis le dîner mais elle n’a rien à me dire. Mam’zelle revenez ! Je serai plus avisé cette fois.


Que ce qui est passé est passé pour toujours et nul pouvoir de l’imagination ne peut le ramener. Toutefois étant donné qu’il y a beaucoup de vies qui sont vécues dans le monde, par la vertu de la tristesse et du regret nous avons la possibilité de prendre part à un moindre degré à ces plaisirs que nous avons ratés ou perdus mais dont d’autres plus fortunés que nous jouissent.
Si on me prenait telle que je suis ! – marché conclu, nous aurions des ailes. Ah mais tenir le monde dans la main alors – Brutal méli-mélo que voici. Et si vous remuez les pierres, voyez les fourmis décamper. Mais ce sont les œufs de la reine qu’elles prennent en premier, leurs mâchoires qui surtout sont à la peine. Fouir, fouir, fouir ! il y a du ciel par là aussi pour peu que le trou soit assez profond – ainsi nous parlent les étoiles.


C’est l’obsession des gens doués que par assaut direct ou quelque voie cachée de l’intention ils puissent obtenir la reconnaissance du monde. Cézanne. Et comme un petit nombre d’hommes se sont attiré quelque reconnaissance durant leur vie la fiction se poursuit. Mais la triste vérité est que puisque l’imagination n’est rien, rien ne peut venir d’elle. Et donc ces nécessaires réajustements de sens qui sont le lot quotidien de l’esprit sont distordus et intensifiés dans ces individus, de sorte que fréquemment ils croient qu’ils sont les ilotes de la fortune, alors que rien ne saurait être plus ridicule que de le supposer. Cependant il est toujours possible que leur force revive et se découvrant sur la langue quelque douceur dont ils n’avaient nulle préconnaissance ils se remettent au travail avec une vigueur renouvelée.

2

Qu’elle avance doucement, cette voiture. Et ces rangs de céleri, leur amertume, dont l’air pique – authentique avant-goût de l’hiver. Là, parmi les fermes, qu’elle a pris de l’âge, notre année, mais c’est l’année dernière et l’année d’avant et toutes les années. On pourrait y prendre un repos sans fin, considérer son étendue et n’y voir d’autre courbe que celle qui relie printemps à automne, hiver à été, et terre qui devient feuilles et feuilles qui deviennent terre et – quel repos, ces longues rangées de betteraves – la caresse des nuages bas – le clapotis de la rivière au pied des roseaux. A-t-elle jamais été si haute, si pleine ? Et nous sommes arrivés si vite de si loin ! La route vers le nord maintenant ? Le nord maintenant ? pourquoi là où je le crois. Ah, c’est là que se trouve notre maison, enfin, et voici avril, mais – les stores sont baissés ! Nous sommes dans la nuit. Vite, un billet, griffonne-le. Glisse-le sur le rebord de la fenêtre. D’accord, une autre fois.
Doucement, la voiture avance. Ce doit être la route, ça. Bizarre, une route qui ainsi s’enfonce. Et l’ombre qui accroche parmi ces arbres ! Et la lumière qui s’agrippe au canal ! Oui, une table est occupée, nous ne serons pas seuls. Cet endroit offre des possibilités. Amenez-la ici, elle, voulez-vous ? Peut-être – et quand nous nous croiserons dans l’escalier, parlerons-nous, dirons-nous que c’est là une personne de connaissance – ou passerons-nous en silence ? D’accord, un bon mot est un bon mot, mais quel pauvre thé. Pensez à la vie ici, parmi ces collines près de ces champs de légumes. La vie de qui ? Pourquoi là, derrière vous ? Si une femme rit un peu fort c’est toujours ce qu’on pense d’elle. Mais c’est qu’elle donne du piquant au pays. Tout à fait comme le charme d’un monde disparu. Si ce n’était pour – mais on ne peut pas tout avoir. Quel pauvre thé, vraiment. Quel froid il fait, soudain. Encourageant, il y a de la lumière là entre les arbres. Ce rire, quelle balourdise ! Et ça va nous secouer ces branches dans six semaines.

3

Le frontispice est un portrait d’elle et bien plus encore – le sermon des funérailles : elle portait l’école sur ses épaules. Ah bon. Bien – maintenant tournez-vous par là : – nous avons trouvé de l’argent dans le sang et aussi dans la chambre et sur les escaliers. Mon Dieu je ne savais pas qu’un homme avait autant de sang dans la tête ! – plus, treize bouteilles de whisky vides. Je m’excuse mais ceux qui viennent faire un tour par ici font de curieuses rencontres. Voilà donc, voyez-vous, un cantique funèbre.
Une jeune femme qui excellait dans les travaux intellectuels, une personne de grande valeur dans son domaine, est morte la même nuit où un homme fut assassiné dans la rue d’à côté, un type particulièrement grossier dans sa conduite. Le poète en profite pour les lancer côte à côte sur leur trajectoire, sans cependant faire les habituelles et malheureuses distinctions morales.

© William Carlos Williams _ 10 avril 2022