Œuvres ouvertes

Cinq poètes américaines (2) : Anne Sexton

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TROIS FENÊTRES VERTES

Émergeant à moitié de ma sieste dominicale
je vois trois fenêtres vertes
dans trois lumières différentes
— celles de l’ouest, du sud, de l’est.
J’ai oublié que de vieux amis se meurent en ce moment.
J’ai oublié que j’avais atteint l’âge mûr.
À chaque fenêtre, de tels bruissements !
Les arbres perdurent, mousseux et sensuels,
bien en chair comme des saints.
Je vois trois gargouilles mouillées couvertes d’oiseaux.
Au soleil leur épiderme brille comme du cuir.

Je suis sur mon lit, aussi légère qu’une éponge.
Bientôt ce sera l’été.
C’est ma mère.
Elle me racontera une histoire et me tiendra endormie
contre sa peau rebondie et fruitée.
Je vois des feuilles
— des feuilles rincées, innocentes,
des feuilles qui n’ont jamais connu de cave,
nées baignant dans leur propre sang vert
comme des mains de sirènes.

Je ne pense pas au wagon rouillé de la promenade.
Je ne fais pas attention aux écureuils roux
qui bondissent comme des automates près de la maison.
Je ne me souviens pas de la vraie écorce des arbres
qui se tiennent sous les fenêtres
aussi massifs que des artichauts.
Je me retourne comme une géante,
observant secrètement, connaissant secrètement,
nommant secrètement chaque mer élégante.

J’ai égaré la ceinture de Van Allen,
les égouts et le caniveau,
le renouveau urbain et les centres de banlieue.
J’ai oublié les noms des critiques littéraires.
Je sais ce que je sais.
Je suis l’enfant que j’étais,
vivant la vie qui était la mienne.
Je suis jeune et je suis à moitié endormie.
C’est un temps d’eau, un temps d’arbres.

Juin 1962


Traduction de Sabine Huynh.

Anne Sexton (1928-1974) est une des voix majeures de la poésie américaine du vingtième siècle. On peut découvrir son œuvre en français grâce au volume récemment publié par les éditions des femmes, volume intitulé "Tu vis ou tu meurs", Œuvres poétiques (1960-1969), traduction de Sabine Huynh, préface de Patricia Godi.