Œuvres ouvertes

La Main de sable : badaud

Il était facile de devenir un badaud. Il suffisait de ralentir le pas, de sembler flâner, même sans faire du lèche-vitrines, de regarder un chantier en cours à tel endroit de la ville, de s’arrêter devant une statue et de la contempler avec une certaine désinvolture, et l’on était un badaud. Celui qui jouait de l’accordéon n’en était pas un, ni celui qui accostait les passants pour leur donner un prospectus. Quantité de gens qui étaient dans la rue ne pouvaient avoir ce statut, car ils étaient pour la (...)

Il était facile de devenir un badaud. Il suffisait de ralentir le pas, de sembler flâner, même sans faire du lèche-vitrines, de regarder un chantier en cours à tel endroit de la ville, de s’arrêter devant une statue et de la contempler avec une certaine désinvolture, et l’on était un badaud. Celui qui jouait de l’accordéon n’en était pas un, ni celui qui accostait les passants pour leur donner un prospectus. Quantité de gens qui étaient dans la rue ne pouvaient avoir ce statut, car ils étaient pour la plupart occupés par des travaux divers.

On était normalement un badaud pendant un certain laps de temps, une demi-heure, une heure grand maximum. Celui qui restait trop longtemps dans cette attitude finissait par changer d’apparence, ses habits d’abord, moins soignés, son allure, plus indifférente. On le reconnaissait à tout un ensemble de signes qui faisaient de lui une espèce de bon à rien qu’on appelait communément clochard.

Quant à moi, assis sur ce boulevard, j’étudiais avec constance et application ce passage de l’un à l’autre état, observant jour après jour ces hommes qui, apparus un jour dans la rue, revenaient le lendemain, puis le surlendemain, et ainsi se métamorphosaient.

© Laurent Margantin _ 12 décembre 2009