Œuvres ouvertes

Anecdote : Le buveur d’eau de vie et les cloches de Berlin / Heinrich von Kleist

du destin, encore

Un soldat de l’ancien régiment Lichnowsky, buveur incorrigible, promit, après avoir reçu pour cette raison nombre de coups, qu’il allait se conduire mieux et cesser de boire de l’eau de vie. Il tint effectivement parole pendant trois jours : fut de nouveau ivre le quatrième où on le retrouva dans un caniveau, et mis aux arrêts par un sous-officier. Lors de son interrogatoire, on lui demanda pourquoi, malgré sa bonne résolution, il s’était laissé à nouveau entraîner par son vice . « Mon capitaine ! répondit-il, ce n’est pas de ma faute. En affaire avec un marchand, je traversais le Lustgarten en portant une caisse de bois de teinture ; alors les cloches de la cathédrale se mirent à sonner : « Pommeranzen [1] ! Pommeranzen ! Pommeranzen ! ». Sonne, diable, sonne, j’ai dit, et j’ai pensé à ma résolution, et je n’ai rien bu. Dans la Königsstrasse où je devais livrer la caisse, je m’arrête un moment devant l’hôtel de ville pour me reposer un peu : et voilà que ça se met à sonner depuis la tour : « Kümmel [2] ! Kümmel ! Kümmel ! – Kümmel ! Kümmel ! Kümmel ! » Je dis à la tour : sonne, toi, à en déchirer les nuages – et pense, mon âme, pense à ta résolution, même si j’avais alors très soif, et je ne bois rien. Là-dessus, le diable me fait passer, au retour, par le marché de l’hôpital ; et alors que je suis devant une taverne où sont attablés plus de trente clients, voilà que ça vient de la tour de l’hôpital : « Anisette ! Anisette ! Anisette ! » Combien coûte le verre ? je demande. L’aubergiste me répond « Six pfennigs ». Sers-moi, je dis – et ce qui m’est arrivé ensuite, je n’en sais rien.

© Heinrich von Kleist _ 6 octobre 2010

[1Nom d’une liqueur à base d’orange amère.

[2Eau de vie à base de cumin

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